Dans Printemps nardif, Noriko était une jeune femme rétive au mariage par scrupule - elle ne voulait pas abandonner son père veuf - autant que par sagesse - pourquoi remettre en cause une situation qui la comblait ? Elle finissait pourtant par y venir, grâce à un stratagème ourdi par son père lui-même qui se sacrifiait. Eté précoce semble avoir été pensé comme l’autre face d’une même pièce de monnaie : jouée par la même Setsuko Hara, Noriko est toujours une jeune femme sur qui on fait peser l’injonction du mariage. Il faut dire qu’elle approche la trentaine ce qui, dans le Japon d’alors, vous apparente à la vieille fille. C’est une femme indépendante, qu’Ozu nous montre souvent avec deux de ses amies dont une seule est mariée. La mariée est plutôt moquée par ses camarades.
A la maison, le schéma est traditionnel : les générations se côtoient sous le même toit. Il y a le couple des patriarches, l’héroïne Noriko, son frère, sa femme et ses deux enfants, auxquels s’adjoint l’oncle en visite pour quelques jours. Une prison, comme le suggère Ozu en insistant sur des oiseaux en cage - même si la cage est dorée. Mais la révolution est en marche : dans une discussion avec son frère qui déplore les libertés que prennent les femmes de nos jours, Noriko le remet en place. La tension entre tradition et modernité est l’un des thèmes principaux du cinéma d’Ozu, traité en d’infinies variations.
Comme dans tous ses films de cette période, la modernité prend les traits de la culture américaine : il y a toujours le bar Le Luna, l’inévitable Coca-Cola et des stars américaines, ici Audrey Hepburn. Les gamins portent le consumérisme croissant de la société japonaise : ils mettent la pression à leurs parents et grands-parents pour compléter leur train électrique - gare à qui ne leur donne pas satisfaction ! On les comparera aux deux garnements de Gosses de Tokyo, qui se battaient pour l’honneur de leur père. Le conflit des générations ira jusqu’à la fugue des garçonnets, l’occasion de beaux plans typiques d’Ozu, le long de plots et sous les poteaux télégraphiques. Une autre scène marque, de façon humoristique, le clivage avec la génération des gamins : alors que les adultes dégustent un succulent gâteau, ils le cachent lorsque Minoru, l’aîné, s’est relevé et apparaît ! Le respect pour les anciens tend à se perdre, même si Ozu traite la question avec légèreté : Isamu, le plus jeune, lance des « vieux schnock » à son oncle pour savoir s’il entend, mais celui-ci fait exprès la sourde oreille.
Face à cette montée de la modernité, les deux parents sont fatalistes : ils ont perdu leur fils Shoji à la guerre et acceptent que Noriko, leur dernier enfant non casé, quitte le nid. Dans une belle scène sur un banc filmé de dos, ils devisent sur leur destin. Pour montrer qu’ils sont en phase, Ozu synchronise les mouvements où ils portent la nourriture à leur bouche. On avait déjà vu cela dans Gosses de Tokyo, pour signifier la réconciliation du père et de ses fils, on l’aura une seconde fois dans Eté précoce lorsque Noriko boit avec son amie. Pour exprimer le détachement du couple parental, Ozu met en scène une séance de photo de la famille, suivie d’une pose des parents seuls. Cette seconde est déchirante, au propre comme au figuré, malgré (ou plus encore à cause de ?) l’atmosphère joyeuse qui se dégage de ce moment. A la fin du film, on les retrouvera dans leur nouveau logis avec l’oncle entre les deux en arrière-plan : comme dans Printemps tardif, le film s’achève sur la solitude des parents.
C’est le choix de Noriko qui a provoqué cet exil. En femme indépendante, elle a en effet refusé le mariage arrangé que son patron avait imaginé pour elle : un beau parti, qui cochait toutes les cases. Mais Noriko a préféré son voisin veuf, personnage répondant au père de Printemps tardif. Elle ne sait pas le justifier : dans une discussion avec sa mère, qui n’osait rêver un tel parti pour son fils, elle a simplement senti que là était son destin amoureux. Son frère est désespéré de cet entêtement, lui qui avait tenté d’utiliser son épouse pour convaincre Noriko de donner suite à l’alléchante proposition du patron. La jeune femme n’en démordra pourtant pas : contrairement à la Noriko de Printemps tardif, elle imposera sa volonté. « Comme si elle s’était faite toute seule » déplore sa mère qui peine à comprendre qu’on aille à l’encontre de la volonté de ses parents. Épouser le veuf, c’est aussi partir loin car celui-ci vient d’accepter une mutation.
Si Noriko impose une rupture, c’est toutefois toujours avec une grande douceur, qu’incarne l’indéfectible sourire de Setsuko Hara. On la voit refusant d’être remboursée par sa belle-sœur, en escapade sur des dunes avec la même Fumiko toutes deux vêtues en harmonie, au parc en discussion avec l’oncle dont elle prend soin. Son frère médecin, qui respecte les traditions, est bien plus abrupt : c’est lui qui lance à sa mère qu’elle a « toujours visé trop haut ». De même le veuf avait-il fait peu de cas de la situation de sa mère lorsqu’il avait accepté le poste qu’on lui proposait : chez Ozu, les fils sont généralement plus égoïstes que les filles.
Comme toujours avec lui, le film est émaillé de subtilités. Par exemple, une scène nous montre une sortie à l’opéra, le spectacle restant hors champs ; dans la scène suivante, Fumiko et sa mère écoutent la retransmission de l’opéra à la radio : les deux parties de la famille se trouvent ainsi sur un pied d’égalité. On notera aussi un plan récurrent sur la cuisine, avec deux bouteilles qui se répondent, l’une des deux en ombre. On sait qu’Ozu était friand de ces plans fixes qui reviennent à l’identique, de même que des fameux « plans d'oreillers », sortes de respiration dans le récit, alternant nature et vues urbaines. On retrouve aussi les non moins fameux plans au ras du sol, au sein du foyer (couloirs ou salle à manger découpés géométriquement) ou en extérieur (ici au ras des pneus de voiture ou des tables de restaurant). Tout un univers qui fait du maître japonais l’un des grands du 7ème art.
7,5