Dès les premières minutes de All About Eve, tout est déjà écrit. Les cartes sont sur la table, les rapports de force installés, et pourtant le film reste fascinant à suivre. C’est toute la force du scénario de Joseph L. Mankiewicz : même si on devine l’issue dès le début, la mécanique est implacable, et chaque scène vient confirmer la fatalité qui s’installe sous nos yeux.
Car All About Eve n’est pas vraiment une trajectoire. C’est un cercle. Et la scène finale le montre parfaitement : une nouvelle Eve remplace la nôtre, et le système continue de tourner. Comme Lavoisier, l’industrie absorbe, recycle, et rien ne s’en échappe vraiment.
Le duel entre les personnages est un vrai plaisir. D'un côté Margo, la diva absolue, dans l’excès, le théâtre, l’émotion débordante, mais paradoxalement c'est la seule qui est réellement sincère. En face, Eve a l'air douce, modeste, presque transparente ; mais c'est un pur mirage : chez elle, tout est construit, calculé pour séduire et grimper les échelons. Le film joue tout le temps sur cette tension entre le verbe et l'image, ce qui est montré et ce qui est compris.
Et au-dessus de tout ça, DeWitt. Le narrateur qu'on oublie et qui finit par posséder le jeu. Lui, il s'en fout de la gloire, ce qu'il veut, c'est le contrôle.
La mise en scène accompagne subtilement ce jeu de masques. Une scène en particulier frappe : la conversation dans la voiture entre Margo et Karen. En les filmant de face, isolées l’une après l’autre, Mankiewicz vient chercher leur sincérité. C’est là que le propos sur l’âge devient concret : Margo laisse tomber l'armure de la star et admet :
Une carrière, c’est très bien, mais ce n’est pas quelque chose vers quoi on se tourne pour se réchauffer quand on a froid la nuit.
Mais l'ironie est cruelle : pendant qu'elle livre son humanité la plus pure, le système est déjà en train de la broyer en coulisses via le sabotage de la voiture.
Ainsi, sous cette intrigue acide, se cache une réflexion fine sur l’âge et la place que l’on occupe dans une industrie obsédée par le renouvellement. Le nom même d’Eve renvoie évidemment à la tentation biblique : la jeunesse qui arrive, promet, séduit… et qui finit par briser les bâtisses. Joli clin d'oeil avec l'apparition de Marilyn Monroe, qui incarne déjà la prochaine mutation d’Hollywood, l’ère de l’icône pure... Notre vraie nouvelle Eve
Au final, All About Eve raconte moins l’ascension d’une ambitieuse que le fonctionnement d’un système. Un monde où la vérité n’est jamais totalement dramatique, jamais totalement morale non plus. On ne bat pas vraiment l’industrie. On apprend simplement à y survivre, ou à la dominer froidement, comme DeWitt.