Ce qu’il faut d’abord rappeler, Eyes Wide Shut est le dernier film de Kubrick. Et ça se sent. Le type n’a plus rien à perdre et ildécide de regarder le désir humain droit dans les yeux. Le dernier mot de sa filmographie est « Fuck ». Ce n’est pas une coïncidence c’est une signature. Fuck la bienséance, fuck les illusions conjugales. Kubrick quitte le monde en filmant ce que les gens préfèrent fantasmer plutôt que comprendre le sexe comme zone interdite comme poison lent comme secret honteux.
Eyes Wide Shut c’est 2001 l’Odyssée des fesses. Un film froid et hypnotique où le sexe n’excite jamais vraiment mais inquiète constamment. Du premier plan les fesses de Nicole Kidman à la dernière réplique, tout parle de désir mais d’un désir malade mal compris mal digéré. Kubrick ne filme pas le plaisir, il filme l’impossibilité du plaisir. Le sexe n’est jamais une explosion c’est une tension, une frustration. Et ce malaise colle à la peau comme une sueur froide celle qu’on a quand on pense à ce qu’on n’a pas osé faire… ou à ce qu’on n’ose même pas avouer désirer.
Nicole Kidman déclenche tout. Une scène, un fantasme raconté, pas montré et c’est là que Kubrick est génial. La scène la plus sexuelle du film est entièrement verbale. Rien de graphique mais une violence mentale absolue. Elle ne montre rien elle ouvre une brèche. En quelques phrases elle détruit le mythe masculin du contrôle de la fidélité comme propriété de la femme transparente. À côté, les corps nus de l’orgie sont presque aseptisés, presque chirurgicaux. Kubrick le rappelle avec cruauté que la nudité n’est pas l’érotisme. Le désir lui, est ailleurs dans la tête dans la jalousie dans l’imaginaire qui s’emballe et qui ne redescend jamais.
Car Eyes Wide Shut est avant tout un film sur les secrets sexuels. Ceux qu’on cache ceux qu’on tait ceux qu’on n’avoue même pas à soi même. Bill ne cherche pas tant à coucher qu’à vérifier quelque chose qu’il est désirable, qu’il compte, qu’il existe encore en dehors du regard de sa femme. Chaque rencontre est une tentative ratée. Les femmes viennent à lui littéralement mais il n’en fait rien. Le sexe est partout, mais il ne se passe jamais. Comme si Kubrick disait le désir est une machine mentale, pas un acte.
Bill est constamment tenté. Littéralement assiégé. Les femmes le désirent le frôlent l’invitent, s’offrent à lui deux mannequins à la soirée, la prostituée Domino, la fille trop jeune du costumier, la veuve en état de choc, Mandy, jusqu’au fantasme morbide de la morgue où la pulsion flirte ouvertement avec la nécrophilie. Le sexe devient de plus en plus sale, de plus en plus glauque, contaminé par la mort, la culpabilité et la peur. Peur du sida, peur d’avoir été suivi, peur d’avoir franchi une ligne invisible. Le désir chez Kubrick n’est jamais joyeux il est anxieux et paranoïaque, toujours sur le point de virer au cauchemar.
Et pourtant, Bill ne passe jamais à l’acte. Il rôde autour du sexe comme un insecte autour d’une ampoule, fasciné mais incapable de se brûler. Chaque occasion est sabotée par un appel une interruption, une prise de conscience tardive. Comme si Kubrick insistait le vrai danger n’est pas de coucher mais de désirer sans comprendre. Bill ne cherche pas tant à baiser qu’à se rassurer, à prouver quelque chose à son ego blessé. Et plus il avance dans la nuit, plus les situations deviennent irréelles et malsaines.
Car Eyes Wide Shut fonctionne aussi clairement comme un rêve fiévreux. Tout est flou, brumeux. Les rues semblent vides, les décors artificiels, les dialogues parfois trop lents, trop étranges. Les notes de piano résonnent comme un rappel obsédant, un motif hanté qui revient sans cesse comme dans un cauchemar dont on n’arrive pas à se réveiller. On ne sait jamais vraiment si Bill est en danger réel ou s’il projette ses propres peurs. A t il été suivi ? Menacé ? Ou est il simplement prisonnier de sa culpabilité et de son fantasme de persécution ?
Kubrick entretient volontairement l’ambiguïté. Tout peut être vrai. Tout peut être faux. Comme dans un rêve, les visages et les lieux se transforment à la lumière du jour, les menaces se dissolvent sans explication claire. Ce flou n’est pas un défaut c’est le cœur du film. Eyes Wide Shut ne parle pas de ce qui arrive mais de ce que Bill croit avoir vécu, de ce que son désir a fabriqué comme enfer mental.
L’orgie, parlons en. Moment central et iconique. Et pourtant c’est un piège. Un théâtre. Une mascarade pour puissants désœuvrés. Bill pense entrer dans un cercle interdit, il ne fait que confirmer sa place il n’en est pas. Il n’a pas les codes. Il n’a pas le pouvoir. Il n’a que son costume loué et son arrogance de petit bourgeois. L’humiliation est totale presque comique. Le sexe ici n’est pas une libération, c’est une langue de domination. Les corps nus sont des objets, des offrandes. Les masques effacent les visages, donc les responsabilités. Le secret protège les puissants. Tout est ritualisé. Rien n’est libre. Même l’orgie est froide.
Le secret est d’ailleurs partout. Dans les regards, dans les silences, dans les mensonges anodins. Bill ment constamment à sa femme, aux femmes qu’il rencontre, à lui même. Le film est rempli de portes qu’on ouvre et qu’on referme, de rideaux, de couloirs, de seuils. Kubrick filme le sexe comme une architecture du caché. Ce qui compte n’est pas ce qui se voit, mais ce qui reste hors champ. Le masque vénitien posé près du lit est peut être l’image la plus obscène du film pas de chair, pas de nudité, juste la preuve que quelque chose a eu lieu… ou pourrait avoir lieu.
Tout le film fonctionne comme un conte de fées pervers. Alice, les masques, les mots de passe, le magasin Rainbow, les fausses épreuves, la fée qui se sacrifie. Kubrick joue avec les mythes, Shakespeare, Freud, Schnitzler, Lewis Carroll. Mais derrière tous ça, le message est d’une simplicité glaçante les couples survivent parce qu’ils ferment les yeux. Parce qu’ils acceptent de ne pas tout savoir. Parce qu’ils comprennent que le désir de l’autre est un territoire étranger, dangereux, et qu’y mettre trop de lumière peut tout brûler.
Et Noël partout. Les guirlandes, les sapins... Une fête de l’innocence plaquée sur un film profondément adulte, qui est désenchanté. La chaleur artificielle des fêtes contraste avec la froideur des corps et des sentiments. Quand le sapin s’éteint à la fin ce n’est pas juste une déco qu’on range c’est la fin des illusions. Les lumières meurent, les secrets restent. Il ne reste que le réel qui est brutal, et cette phrase finale, presque obscène de lucidité baiser, pour continuer à faire semblant.
À sa sortie, le film a déçu. Trop lent, pas assez sulfureux, pas assez clair. Comme souvent avec Kubrick. Les critiques attendaient du scandale, ils ont eu de la pensée. Aujourd’hui il apparaît pour ce qu’il est un film fantôme, glacial, d’une intelligence sourde qui continue de travailler le spectateur longtemps après le générique. Un film qui ne vieillit pas, parce qu’il ne parle pas d’une époque mais d’une constante humaine le gouffre entre ce qu’on montre et ce qu’on cache.
Eyes Wide Shut n’est pas un film érotique. C’est un film sur la peur du désir, sur le sexe comme secret toxique, sur l’amour comme pacte de silence. Un film où le sexe fait peur, où l’amour est un compromis et où la dernière vérité tient en un mot brutal, presque drôle dans sa sécheresse :
Fuck.