Dès les premières minutes un malaise s’installe. Pas un malaise fertile, inquiétant mais celui d’un film qui semble sûr de lui tout en étant profondément creux. Frankenstein avance avec assurance multiplie les images léchées les décors travaillés, les costumes soignés… et pourtant rien ne prend. Tout est là sauf l’essentiel une âme. Plutôt ironique
Del Toro reprend fidèlement la trame du roman de Mary Shelley mais décide d’y greffer une dimension romantique censée apporter de l’émotion. Sauf que cette romance ne fonctionne jamais. Elle est expédiée, sous écrite privée de véritables scènes qui permettraient de la construire. Mia Goth, pourtant capable d’une intensité et d’une expressivité remarquables on l’a vue crever l’écran dans Pearl. Mais elle se retrouve ici figée dans un rôle sans consistance. Son personnage est réduit à une fonction symbolique décorative. Elle regarde dans le vide pendant deux heures et demie. Un immense gâchis.
Oscar Isaac semble étrangement absent. Son Victor Frankenstein manque de cette folie prométhéenne de cette arrogance juvénile et dangereuse qui font toute la complexité du personnage chez Shelley. Ici, Victor n’est ni fascinant ni terrifiant, il est juste fade et sans relief. On ne sent jamais l’obsession, jamais la dérive. Et l’alchimie avec Mia Goth ? Inexistante. On ne croit à aucun moment à une attraction qu’elle soit physique ou émotionnelle. Même Christoph Waltz, pourtant acteur exceptionnel se retrouve prisonnier d’un rôle mal écrit sans aspérités.
Le film adopte une structure en deux parties, censée proposer deux points de vue. Celui du créateur, puis celui de la créature. Sur le papier, l’idée est intéressante. À l’écran, elle est totalement inutile. Dès la première moitié le film a déjà tout dit Victor est un connard égoïste. La seconde ne fait que répéter les mêmes informations sans modifier notre perception ni approfondir quoi que ce soit. À quoi bon ? Le découpage devient alors purement artificiel, un faux geste de complexité narrative.
Le plus grand échec du film reste son traitement thématique. Del Toro insiste lourdement sur une idée pourtant évidente le véritable monstre c’est l’homme. Mais au lieu de nous le faire ressentir par la mise en scène par les situations, par les silences il nous l’explique. Encore et encore. Par le dialogue. De manière démonstrative presque scolaire. Le film ne suggère rien ne laisse aucune place à l’interprétation. Il prend le spectateur par la main constamment au point de l’étouffer. On nous prend pour des cons.
Avec ses 2h30, Frankenstein souffre d’un rythme plombant. Les scènes s’étirent sans nécessité, les plans contemplatifs s’accumulent sans générer ni tension ni émotion. On a la sensation d’un film qui se regarde filmer ses décors et ses costumes mais qui se désintéresse totalement de la chair humaine qu’il est censé raconter. Le temps passe rien ne progresse.
Plus grave encore le film évite toute ambiguïté. Pour une œuvre qui traite de la création du corps assemblé, du désir et de la monstruosité, tout est étonnamment sage. Rien ne dérange, rien ne trouble. La créature est filmé de manière séduisante. Super idée mais rien. Aucun malaise, aucun vertige moral. Frankenstein se contente d’illustrer son propos de manière aseptisée. Tout reste bien propre, bien mort.
Une seule chose émerge réellement du film Jacob Elordi. Son interprétation de la créature est sincère. Par ses gestes, il parvient à transmettre une véritable souffrance. Le maquillage est impeccable. Lui seul semble pleinement conscient du poids mythologique du rôle qu’il porte. Il sauve ce qu’il peut trop seul pour sauver le reste.
La citation finale de Lord Byron arrive alors comme une coquetterie creuse plaquée au générique sans réelle nécessité juste pour faire cultivé. Tant qu’à tout rater, autant être mauvais jusqu’à la dernière image.
Ce Frankenstein est un bel objet vidé de sa substance. Un film qui soigne son apparence mais oublie l’essentiel raconter quelque chose qui dérange, qui questionne. Del Toro semble ici plus préoccupé par la beauté de ses images que par ce qu’elles racontent réellement. Il a passé son temps à se demander comment filmer pour que ce soit beau mais il a oublié de se demander pourquoi il filmait.
Résultat un cinéma poli, long, inoffensif, qui se contemple lui même mais ne touche jamais. Un Frankenstein sans effroi, et sans âme.