Commençons par le titre parce qu’il dit déjà beaucoup de choses. 乳房よ永遠なれ littéralement Ô seins soyez éternels ou en anglais The Eternal Breasts est un titre frontal et surtout politique. Il parle du corps féminin de sa mémoire de sa disparition, de ce qu’il représente pour la femme elle même. Le titre français Maternité éternelle est complètement à côté de la plaque et insultant. Il réduit l’héroïne à un rôle social rassurant comme la mère, la femme abstraite alors que le film parle précisément d’une femme qui arrache son corps et son désir à ces assignations.
乳房よ永遠なれ est un film profondément féministe et surtout un film qui l’est par son regard. Kinuyo Tanaka y filme une femme depuis l’intérieur sans filtre moral, sans regard masculin pour cadrer. Tout est vu depuis elle, pensé depuis elle, vécu avec elle.
Après avoir tout avalé mariage, enfants, mari infidèle. Un type médiocre qui le sait et surtout indigne de la femme qu'il a épousée. Fumiko comprend qu'elle étouffe. Elle a coché toutes les cases du bon comportement féminin se taire, encaisser, rester à sa place, sourire quand ça fait mal. Et un jour elle dit stop. Le divorce la transforme aussitôt en paria sociale en femme suspecte presque immorale aux yeux d'une société qui préfère une femme soumise à une femme libre. Mais le film ne la montre jamais comme une victime honteuse. Au contraire c'est précisément à ce moment là quand elle refuse enfin ce carcan étouffant, qu'elle commence à devenir elle même.
La maladie un cancer du sein n’annule pas cette émancipation, elle la précipite. Le temps se rétrécit, alors Fumiko refuse désormais de le gaspiller à vivre pour les autres. Elle écrit, elle désire et le plus important elle choisit. Quitte à vivre moins longtemps autant vivre pleinement. Tanaka filme cette décision avec une radicalité incroyable pour l’époque une femme malade qui revendique encore son désir, son corps, sa liberté, sans être punie moralement par le récit.
Ce féminisme passe aussi par la mise en scène. Tanaka s’est ici totalement affranchie de ses influences masculines. Son cinéma devient un cinéma du regard, des émotions contradictoires. Elle capte des instants où la douleur et la joie cohabitent où la souffrance n’efface jamais la dignité. La caméra ne domine pas, n’enferme pas. Elle accompagne. Et dans la dernières demi heure d’une beauté dévastatrice, Tanaka atteint quelque chose de presque insoutenable une émotion pure, sans pathos, où la mort n’est ni une punition ni un échec, mais l’aboutissement d’une vie enfin choisie.
La mort de Fumiko est filmée avec une pudeur désarmante. Les enfants suivent le brancard jusqu’à la morgue, dociles presque curieux sans réellement comprendre ce qui se joue. Il n’y a pas de cris pas de débordement, seulement cette marche silencieuse, terrible par sa simplicité. Tanaka filme l’incompréhension de l’enfance face à la mort avec une douceur cruelle sans jamais appuyer sans jamais voler l’émotion.
Puis vient le lac. Fumiko n’est plus là. Il ne reste que ses enfants jetant des fleurs à la surface de l’eau et les mots qui apparaissent à l’écran : « Children, accept my death, the only thing I bequeath to you. » Le film se termine sur cette transmission sans pathos presque sereine. La musique d’une grâce rare accompagne le geste sans le sublimer artificiellement. Ce n’est pas une fin écrasante ni larmoyante mais profondément claire, une mort acceptée, une vie accomplie, et un héritage qui n’est ni matériel ni moral, mais existentiel. Une leçon de liberté offerte aux enfants et au spectateur.
乳房よ永遠なれ est un geste politique autant qu’un film. Il affirme qu’une femme ne se résume ni à son rôle social, ni à son corps idéalisé, ni même à sa maladie. Il affirme qu’il est possible de mourir libre à défaut d’avoir pu vivre longtemps libre. Et il prouve définitivement que Kinuyo Tanaka n’avait pas seulement le droit de tenir une caméra elle avait quelque chose d’essentiel à dire avec:
Un film courageux et bouleversant.
Un film qui regarde la société droit dans les yeux, sans jamais les fermer.