Une créativité plastique et dynamique qui laisse pantois

Il est rare que l'adaptation d'un monument de la littérature donne naissance à un grand film, a fortiori à un chef-d'œuvre. Paul Valéry disait que « le sujet d'un poème est ce à quoi se réduit un mauvais poème », et l'on peut tout aussi bien considérer que l'histoire, ou le scénario d'un film, est ce à quoi se réduit un mauvais film. En quoi un véritable cinéaste aurait-il besoin de s'embarrasser d'une histoire aussi « lourde » que celle de la légende de Faust ? Un chef-d'œuvre du septième art ne devrait-il pas d'abord n'exister que par une pure nécessité cinématographique ?

Inversement, en quoi un chef-d'œuvre de la littérature aurait-il besoin d'une adaptation ? Ne se suffit-il pas à lui-même ? Goethe affirmait d'ailleurs que « tout sujet intéressant dicte à l'auteur la forme idéale qui lui correspond », ce qui semble rendre l'idée même de l'adaptation quelque peu paradoxale.

Pourtant, ce qui est particulièrement remarquable ici, c'est que Murnau ne cherche jamais à illustrer servilement Goethe ; il transforme au contraire le mythe en une succession d'images dont la puissance expressive dépasse constamment le simple récit. Comme l'écrivait Éric Rohmer, « la puissance de l'expression plastique prend manifestement le pas sur l'anecdote, en ce drame connu de tous les spectateurs (...) nous le goûtons comme une sorte d'opéra visuel, la mise en scène y tenant lieu de partition ».

« Faust » constitue également l'un des sommets de l'expressionnisme allemand. Jeux d'ombres, décors monumentaux, surimpressions, effets spéciaux, mouvements d'une caméra d'une étonnante liberté : tout concourt à faire du fantastique une expérience avant tout visuelle, dont la force demeure intacte près d'un siècle plus tard.

En définitive, malgré quelques faiblesses (on peut regretter, par exemple, que les ballets chez la duchesse de Parme évoquent parfois davantage une revue du Casino de Paris qu'un univers médiéval), Faust demeure un chef-d'œuvre absolu. Sa puissance visuelle, son inventivité plastique et la virtuosité de sa mise en scène continuent, un siècle plus tard, de laisser le spectateur pantois. Excellente restauration proposée par Potemkine, accompagnée de trois bandes-son différentes, dont celle de 1926.


Jean-Mariage
10
Écrit par

Créée

le 5 juin 2018

Modifiée

le 24 juil. 2026

Critique lue 204 fois

Jean-Mariage

Écrit par

Critique lue 204 fois

D'autres avis sur Faust

Faust

Faust

9

Sergent_Pepper

le 25 sept. 2017

Suivre

Abuse your illusion

Il ne fallait pas moins qu’un mythe de la densité de Faust pour porter l’incroyable force des images d’un cinéaste visionnaire : en 1926, juste avant son départ pour Hollywood (son film suivant sera...

Faust

Faust

8

Torpenn

le 19 mars 2012

Suivre

Le diable et l'édit commandement

A la recherche d'un visa pour Hollywood, Murnau se lance dans un projet des plus ambitieux : l'adaptation du monument de Goethe. Deux heures de délire pictural avec une lumière dingue et des plans de...

Faust

Faust

9

Grimault_

le 28 janv. 2020

Suivre

Larmes, et des ombres.

Faust, sorti au cinéma en 1926, est sans doute le film le plus ambitieux de F.W. Murnau techniquement parlant, et c’est à lui que l’on doit bon nombre d’innovations en termes d’effets spéciaux, sans...

Du même critique

Le Gai Savoir

Le Gai Savoir

9

Jean-Mariage

le 17 janv. 2017

Suivre

Chef-d'œuvre.

Ce film inaugure la « période Mao » de Godard et son entrée dans l'anonymat du cinéma militant, dont il ne sortira que des années plus tard. Filmés sur fond noir (la photo et les couleurs sont...

La Prison

La Prison

8

Jean-Mariage

le 25 mars 2020

Suivre

Premier "vrai" Bergman et petit chef-d'oeuvre.

La prison est le sixième film réalisé par Bergman, alors quasiment inconnu, mais on peut considérer qu’il s’agit du premier « vrai » Bergman, puisque les cinq films précédents étaient des films de...

Un vrai crime d'amour

Un vrai crime d'amour

8

Jean-Mariage

le 20 févr. 2020

Suivre

Roméo et Juliette en mode prolo.

Finalement, c’est l’éternelle histoire de Roméo et Juliette. Ici, vraiment tout les sépare : leur mentalité, leur famille et, d’une manière qui s’avère radicale, l’exploitation capitaliste. Luigi...