« Il y a une guerre dans cette forêt. Pas une guerre qui a eu lieu, ni une guerre qui aura lieu…seulement une guerre. Et les ennemis qui luttent ici n’existent que si nous leur donnons un caractère humain. Cette forêt donc et tout ce qui s’y passe est en dehors de l’Histoire. Il n’y a que les inaltérables formes de la peur, du doute et de la mort qui soient de notre monde. Ces soldats que vous voyez parlent notre langue et sont de notre temps mais n’ont pas d’autre patrie que l’esprit. »
C’est sur les forêts des montagnes de San Gabriel en Californie que s’ouvre le tout premier film de Stanley Kubrick. L’intrigue : 4 soldats se retrouvent en plein territoire ennemi après un crash et cherchent à regagner leur base.
Ce film que le futur maître aura renié, le qualifiant « d’exercice maladroit […] inepte, ennuyeux et prétentieux », n’en reste pas moins le film séminal de tout le reste de son œuvre.
Il est vrai que Fear & Desire est loin d’être parfait : en plus des erreurs techniques, d’une structure narrative trop schématique et de la surcharge de références (Ophuls, Kurosawa, Eisenstein…), le film pêche surtout par une volonté trop appuyée d’expliquer à tout prix son propos. Dans un sens, il confirme l’idée de Gilles Deleuze qui concevait le cinéma de Kubrick comme un cinéma du cerveau, dans lequel le monde même de ses films reflétait l’inconscient des protagonistes. Le problème est que l’annoncer d’emblée, casse la subtilité du propos, tout comme l’utilisation d’effets pas toujours très fins tels que l’utilisation de voix-off pour exprimer les pensées des soldats où les flash-back en fondus enchaînés. Le climax se soldant par la mise à mort des ennemis en réalité les doubles des personnages (peut-être une référence au William Wilson d’Edgar Poe) achève de marteler le message du film : la guerre libération de la sauvagerie ambiante au sein de l’inconscient et mort de l’humain en soi.
Cependant, Kubrick aura sans doute été trop sévère envers lui-même. Après tout, ces erreurs sont le lieu commun de nombreux premiers films. Aussi compte-tenu que Fear & Desire aura été tourné dans des conditions quasi amateurs, en équipe réduite, produit par la famille-même du cinéaste pour la somme dérisoire de 50 000 $, avec Kubrick assurant à la fois, la réalisation, l’image et le montage, le film apparaît au final particulièrement bien maîtrisé, surtout à une époque où le cinéma américain indépendant émergeait à peine (1).
Enfin le film reste fascinant à regarder tant il semble couver toute les thématiques phares du reste de la filmographie kubrickienne. Comme énoncé plus haut, on trouve les prémices d’un cinéma mental, avec comme décor principal une forêt, reflet du cerveau des personnages, comme la war room de Docteur Folamour où l’hôtel de Shining. Déjà la guerre semblait être le thème de prédilection de Kubrick (on était alors en pleine guerre de Corée), et avec elle le thème de la mise à mort des siens (thème présent dans Les Sentiers de la gloire, Dr Folamour ou Shining) ici porté au paroxysme puisque ce sont littéralement leurs doubles que les personnages assassinent. Et jointe à la mise à mort de soi, le thème de la déshumanisation (au centre de 2001, Shining, Full Metal Jacket, etc) est déjà bien à l’honneur : sitôt rentré à leur base, les survivants repartent aussitôt pour la forêt dont ils semblent devenus les prisonniers volontaires. Quant au jeune Sidney (joué par le futur réalisateur et dramaturge Paul Mazursky), le personnage le plus sensible du groupe, c’est lui qui devient le plus inquiétant, sombrant dans la folie et tuant une jeune femme au terme d’une scène gorgée de pulsion sexuelle malaisante (#metoo).
Enfin Fear & Desire est un film teinté d’une poésie noire lourde de sens comme en témoigne les dernières images du film : un fou et un cadavre dérivant sur un radeau dans la brume et le film de se conclure comme il a commencé : sur cette forêt lugubre indifférentes au déchaînement dérisoire des passions humaines dont elle est le théâtre.
Certes loin d’être un chef-d’œuvre mais loin d’être le ratage annoncé, Fear & Desire doit être vu comme un bouillonnement d’idée en voie d’être concrétisée. Le stade embryonnaire d’une œuvre majeure en devenir.