Fjord
6.9
Fjord

Film de Cristian Mungiu (2026)


Toute distinction est politique : alors que certains voyaient la Palme 2025 attribuée à Jafar Panahi comme un message envoyé à l’Iran davantage que comme une distinction de l’excellence du film en question, celle décernée à Fjord a fait grincer d’autres dents, et pour cause : Fjord est un récit instable, dont l’objectif est moins d’asseoir une thèse que d’aller faire douter son adversaire.


On retrouve ici les thèmes chers au réalisateur roumain, qui après avoir longuement disséqué son pays natal, que ce soit dans son rapport à l’avortement (4 mois, trois semaines, deux jours), à l’ascension sociale (Baccalauréat) ou le rapport entre les communautés à l’ère d’une Europe unifiée (R.M.N.), s’expatrie pour confronter une famille à un autre système social. La polarisation est idéale entre ces catholiques roumains traditionnalistes et la Norvège, réputée mondialement pour ses politiques progressistes et sa vigilance quant au bien être des enfants.


Toute la première partie fonctionne sur une fluidité des échanges : l’arrivée de la famille est un exemple de liant social, à travers l’institution scolaire, le rapport de voisinage, le lien entre les enfants ou l’aidance intergénérationnelle entre la femme et le grand père en fauteuil roulant. Mungiu, toujours très à l’aise dans ses blocs séquentiels et soutenu par d’excellents comédiens, accompagne une communauté qui sait toujours s’ouvrir à l’autre, sur le principe d’une politesse et d’une hospitalité qui relèvent de la convention sociale. Bien entendu, le point de pivot consister à gripper la mécanique en confrontant les protagonistes à leurs différences.


Dès lors, la construction des cadres se complexifie : les grands paysages nordiques (falaises des montagnes, neige, noirceur de l’eau) se présentent davantage comme des remparts (en témoigne le bout de la jetée, impasse sur laquelle on arrête le fauteuil roulant), et les intérieurs multiplient les plans sur les surfaces vitrées, l’observation de la lumière de la maison d’en face, les portes et la porosité des cloisons. Le seul lien qui semble encore vivace est celui de la sédition enfantine, qui tend à abolir les règles temporelles et spatiales par les fugues nocturnes, et, surtout, se fonde sur certains non-dits qu’on ne cherche pas nécessairement à expliquer (des scarifications, par exemple), leur préférant la magie du moment, comme celle consistant à feindre de marcher sur l’eau.


Fjord est un film sur l’impossible communication entre des groupes d’individus convaincus du bien fondé de leur principes, quitte à bafouer le droit ou l’intégrité des autres. S’il dérange, c’est parce qu’il insiste sur ce fameux enfer pavé de bonnes intentions : « Tout le monde a voulu agir en faveur des enfants », nous dit-on, alors qu’on peine à déterminer dans quel espace (familial ou institutionnel) ils seront les plus aptes à s’épanouir. Mungiu ne cherche pas à présenter une famille maltraitante comme la victime de progressistes fanatiques. Il ose disséquer plusieurs types d’aveuglements, et tente, en médiateur muet, d’établir les raisons de l’échec final, où personne ne sortira grandi. Il montre comment le tenancier d’une foi, quelle qu’elle soit, cherche toujours à l’imposer aux autres (les prosélytes face au deuil, les militants de la laïcité), et que le véritable nœud du problème réside dans le silence, l’ambivalence des non-dits et l’incapacité chronique à réellement comprendre l’autre à partir du moment où la concession est proscrite. L’automatisme des procédures et le fanatisme religieux broient les individus.


La question qui semble le plus faire bondir certains contempteurs du film, qui serait selon eux un « film de droite », prenant parti pour le camp réactionnaire présenté en victime d’institutions « wokes », est celle de l’équivalence : en se plaçant au centre, Mungiu laisserait entendre que les services sociaux font autant de mal que les parents violents. Ce n’est absolument pas ce que dit le film. Le récit instaure un malaise parce qu’il montre des parents aimants et convaincus d’agir « en faveur des enfants », en face desquels l’institution estime que la séparation brutale est la meilleure des solutions. Il documente la certitude d’une société et d’individus qui, focalisés sur l’épouvantail de la différence culturelle, tend à ne pas voir ce qui se passe sous ses propres toits, lorsqu’une adolescente se taillade les veines ou relève sa couverture à l’entrée de son père dans sa chambre. Il dépeint une communauté qui brandit avec facilité le spectre de la persécution religieuse pour éviter de remettre en question l’archaïsme de ses principes. Il scrute un village encaissé dans la beauté de la nature, où l’avalanche rappelle la fragilité et la présomption des coutumes humaines.


La polarisation, nerf toxique de la guerre communicationnelle de l’époque, est ici mise à plat, et Mungiu soulève un point saisissant : les partisans du progrès, de l’humanisme et de la tolérance doivent fournir davantage d’efforts que le camp adverse, et faire des pas vers lui pour être à la hauteur de leurs idéaux.


La première phrase, assenée à un enfant, avait en réalité valeur d’avertissement collectif : « Tu dois apprendre à admettre tes erreurs ».

Sergent_Pepper
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Social, Religion, Rumeurs Cannes 2026, Vu en 2026 et Vu en salle 2026

Créée

hier

Critique lue 514 fois

Sergent_Pepper

Écrit par

Critique lue 514 fois

27
2

D'autres avis sur Fjord

Fjord

Fjord

3

Plume231

le 8 juin 2026

Suivre

Conservateur à l'insu de son plein gré !

Pour tout avouer, j’avais prévu de ne publier cette critique que quelques jours avant la sortie en salles de cette Palme d’or 2026. Mais l’état d’énervement que m’a causé ce film (vu lors d’une...

Fjord

Fjord

1

Cabou

le 21 mai 2026

Suivre

Effroyable perversité

Superbe film en ce qui concerne la réalisation et les possibilités de débat qu'il ouvre. Lors de la conférence de presse à Cannes, Mungiu ne se cache pas d'avoir réalisé un film polémique qui cherche...

Fjord

Fjord

7

Cinephile-doux

le 1 juil. 2026

Suivre

L'origine des bleus

La plupart des grands réalisateurs sont des manipulateurs et ne demandent pas notre consentement pour aller au bout de leur cheminement. En la matière, Fjord se révèle un exercice assez vertigineux,...

Du même critique

Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?

Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?

1

Sergent_Pepper

le 26 déc. 2014

Suivre

Les arcanes du blockbuster chapitre 13

Siège d’UGC. Vaste table en acajou, bol de saucisson et pinard dans des verres en plastique. - Bon, vous savez tous pourquoi on est là. Il s’agit d’écrire le prochain N°1 du box-office. Nathan, ta...

Once Upon a Time... in Hollywood

Once Upon a Time... in Hollywood

9

Sergent_Pepper

le 14 août 2019

Suivre

To leave and try in L.A.

Il y a là un savoureux paradoxe : le film le plus attendu de l’année, pierre angulaire de la production 2019 et climax du dernier Festival de Cannes, est un chant nostalgique d’une singulière...

Her

Her

8

Sergent_Pepper

le 30 mars 2014

Suivre

Vestiges de l’amour

La lumière qui baigne la majorité des plans de Her est rassurante. Les intérieurs sont clairs, les dégagements spacieux. Les écrans vastes et discrets, intégrés dans un mobilier pastel. Plus de...