On débarque en Norvège, paysages enneigés et rigides où décide de s'installer une famille traditionnelle catholique, les Gheorghiu, venus de Roumanie. Ils habiteront désormais dans un petit village, où les maisons sont proches les unes des autres avec de grandes fenêtres, où chacun peut observer ce qui se passe chez les autres. Une proximité s'installe entre eux et leurs voisins, malgré des divergences d'opinions qui deviendront le cœur de film. D'un côté, une famille aux valeurs conservatrices, de l'autre une famille progressiste.
On remarque vite que les Gheorghiu font preuve d'une grande rigidité envers leurs enfants. Ils n'ont pas le droit d'écouter de la musique, n'ont pas de téléphone portable. Ils sont coupés des distractions auxquelles ont accès les jeunes de leur âge et suivent les instructions religieuses sans que l'on sache vraiment s'ils le font par obligation ou par réelle foi. C'est comme s'ils étaient endoctrinés, empêchés de s'amuser et déconnectés d'une certaine fougue et rébellion adolescente, que l'on retrouve chez leur voisine Noora. Grâce à elle, ils font pour la première fois le mur, découvrent les téléphones portables et s'émancipent un peu du joug familial.
Un matin, une conductrice de bus et la prof de sport remarquent une rougeur sur la joue d'Elia, l’adolescente de la famille. Les services de protection de l'enfance sont contactés, les enfants interrogés expliquent avoir reçu des coups de leur parents. A partir de là, la famille est séparée, les enfants sont confiés à des familles d'accueil et les parents mis en examen.
Deux façons de concevoir une bonne éducation s'affrontent. D'un côté les Gheorghiu admettent donner des fessées à leurs enfants pour leur bien sans voir où est le problème. Noora témoigne en leur faveur en supposant que les bleus retrouvés sur le dos et les genoux des adolescents peuvent être dus à leur saut depuis le balcon pendant leurs escapades. Discours que l'on devine prononcé pour qu'elle puisse retrouver ses amis.
De l'autre, les services sociaux qui tentent de leur expliquer en quoi les corrections corporelles sont de la maltraitance. Dans le voisinage, on s'interroge, on se demande s'il n'est pas préférable de régler ce genre d'affaire en famille.
Le film nous met dans une posture inconfortable, puisqu'elle nous donne à voir la subjectivité d'une famille pratiquant la violence comme principe éducatif et qui ne voit pas vraiment en quoi c'est un problème. On nous montre le dessolement du couple privé de leurs enfants, le sentiment d'injustice qu'ils ressentent. Cela participe à créer un malaise, puisque l'empathie apparaît qui met en doute la parole des enfants. Selon moi, c'est là où le film se perd.
Il y a des indices assez visible de la maltraitance, plusieurs fois on voit que les enfants sont effrayés à l'idée de commettre une bêtise qui provoquerait une punition sévère. Même si aucun coup n'est montré frontalement, on remarque leur mal être.
Pourquoi chercher à contredire leur parole en nous montrant les quelques bonnes attentions que les parents peuvent avoir ( préparer des repas équilibrés, leur acheter une console de jeu, les autoriser à aller voir leur amie), alors que les abus sont prédominants ? Pourquoi chercher à apporter de l'empathie chez le spectateur, quand on connaît l'impunité des violences intra familiales ?
Cristian Mungiu a affirmé avoir voulu faire un film qui ne prend pas parti et qui présente deux manières de voir le monde et de faire société. Mais je pense que l'on peut quand même s'interroger sur la façon dont il met en scène le service de protection de l'enfance, qui devient presque trop extrême dans ses exigences de croire la parole des enfants, alors que si l'on s'intéresse un minimum à la réalité, cette parole n'est que trop peu prise en compte dans nos sociétés.
Même si je vois l'idée de vouloir montrer une forme de polarisation de la société, entre deux formes de radicalité, cela m'a donné l'impression qu'il critiquait les services de protection qu'il considère comme trop extrémistes; à vouloir punir les parents violents, ce qui est assez dangereux puisque c'est comme s'il nous disait qu'il fallait prendre des précautions, ne pas être radical en séparant les enfants des parents. Que propose t-il pour lutter contre ces violences, que peut on bien faire sans être radical ? Rien. Etait-ce nécessaire de réaliser un film où l'on met en doute la parole des enfants maltraités ? Non. Parce que ces doutes à propos de leur parole contaminent toujours la justice et empêche de les sauver.
Pendant le procès, les Gheorghiu sont rejoints dans leur défense par des avocats roumains, qui ont fait circuler une vidéo de l'affaire, où l'on remarque beaucoup de personnes les soutenant et criant à l'injustice. Là intervient une conception de l'éducation d'un autre pays, avec des valeurs traditionnelles opposées au progressisme de la Norvège. Un choc des cultures en quelques sorte. Mais encore une fois, je ne vois pas en quoi le progressisme d'un pays serait à interroger. Souhaiter que les enfants ne subissent plus de violence corporelle n'est-il pas une nécessité à ne pas remettre en question ? C'est en cela que le discours de Mungiu est préjudiciable.
Alors oui, il critique aussi le conservatisme religieux qui permet ici les punitions corporelles, il montre l'absence de remord des parents qui décident de fuir le pays pour ne pas affronter la justice. Mais, c'est comme s'il critiquait aussi le comportement des services de protection de l'enfance qui ont décidés d'éloigner les enfants de leurs parents pour les protéger et l'idée que la famille a été brisée injustement, sans preuve "réelle".
Avec ce film, Mungiu, me donne l'impression d'être réactionnaire.
En sortant du cinéma j'ai ressentis une sorte d’écœurement.
Malgré tout, deux points intéressants du film peuvent être soulignés selon moi.
L'image, avec des compositions soignées, une belle palette de couleur, qui met en valeur la beauté des paysages norvégiens.
Le personnage du vieil homme qui a subi un AVC (je n'ai plus son prénom en tête). Il souhaite mourir parce que cet accident engendre trop de souffrances, mais ses proches l'en empêchent en le sauvant du suicide. Il est alors placé dans un Ephad et finalement Lisbet Gheorghiu semble respecter sa décision d'en finir et met de côté ses convictions religieuses. Ce personnage nous offre une réflexion sur l'aide à mourir, sur la volonté de préserver la vie à tout prix, même en cas de souffrance intolérable.
Mais récompenser le film de la Palme d'Or n'était vraiment pas mérité, loin de là...