J’avais vu récemment Raging Bull, qui traite aussi de la relation de deux frères, dont l’un prétend aussi au titre de champion du monde (mais de boxe et non de lutte).
J’ai de loin préféré Foxcatcher.
Le lien un peu énigmatique entre un homme à la dérive qui s’entiche d’un mentor pour combler le vide dans son existence, et un « maître à penser » qui prend l’ascendant sur lui me rappelle aussi The Master de Paul Thomas Anderson. Mais Foxcatcher me paraît également plus abouti sur ce sujet-là.
Je trouve que ce qui manquait aux films précédents et qui est très bien fait ici, c’est le soin accordé à la psychologie des personnages. Un faisceau d’indices nous brosse un portrait détaillé de chaque acteur de ce drame, qui converge vers une fin inéluctable, étant donné les parties prenantes :
1) Le pathétique et capricieux John, qui s’offre une équipe de sport comme un enfant gâté exigerait un train électrique pour Noël. Il semble n’avoir jamais travaillé et est donc condamné à s’immiscer dans la vie des autres pour vampiriser une part de leur succès. Il a cependant bien conscience de son misérabilisme, et si jamais il lui arrivait de l’oublier, il peut lire dans le regard de sa mère, qui hante la demeure familiale, toute l’étendue de son échec et l’absence d’espoir qu’elle place en son garçon. Son déficit profond de liens sociaux le pousse à concevoir les relations avec une grande immaturité : il devient donc pour Mark un Pygmalion grotesque. L’apogée de ce lien est atteinte alors qu’il le force à lui rendre hommage, à lui, milliardaire « ornithologue, philatéliste et philanthrope ». Mark achoppe sur chaque mot de ce tribut forcé, ce qui entérine le ridicule de ce milliardaire mégalomane qui n’est pas sans rappeler des figures contemporaines qui n’ont honte de rien et n’hésitent pas à mettre en scène leurs succès, sans se soucier que les gens soient dupes. Le choix de la lutte (une danse des corps) et son désir de posséder Mark nous interrogent sur l’orientation sexuelle de John. A-t-il jeté son dévolu sur la lutte pour contrarier sa vieille mère (qui semble avoir un profond mépris de classe pour ce sport qualifié d’inférieur à l’équitation où elle excellait) ou bien parce qu’il s’agit d’un sport de contact, qui lui permet une intimité physique avec son jeune éphèbe ?
2) Le solide, loyal et intègre Dave, le grand frère paternaliste qui a tout pour lui, est droit dans ses bottes mais se laissera pourtant corrompre. Après avoir brisé Mark en l’avilissant et en l’entraînant dans ses addictions, John s’achète les services de son frère pour le remettre en jambe (et prouver toute l’étendue de son pouvoir). Le talon d’Achille de Dave est sa famille, et c’est ce qui guide ses choix tout du long. D’où le revirement de situation et son choix de rejoindre Foxcatcher, malgré son mépris pour John. Il essaie aussi d’aider Mark, mais fera toujours passer sa famille avant, ce qui est dur à accepter pour le petit frère et le précipite d’ailleurs dans le giron de John. Dave prend sur lui, est conciliant et accepte de rejoindre les rangs du spectacle de marionnettes de John car il pense faire le bon choix pour sa famille et son frère, et en faisant cela, il se sacrifie au sens propre du terme.
3) Et enfin Mark, le vulnérable, le malléable, qui peine à s’émanciper de son frère et se tourne tout naturellement vers un nouveau mentor avec gratitude et affection. Une âme d’enfant, mais pas un enfant égotique et cruel comme John, plutôt tout l’inverse, un enfant solitaire et mal-aimé, qui peine à se réaliser dans la vie malgré son titre de champion du monde. Il n’a pas le recul et la maturité de Dave et prend donc très à cœur les changements d’humeur de John, qui le rongent peu à peu. Il finit par trouver la force de partir (la mort dans l’âme, car il a entraîné son frère dans ce guêpier), mais la scène de fin des combats clandestins montre qu’il continue d’offrir sa vie au plus offrant, sans savoir se protéger des hommes qui cherchent à tirer parti de sa force brute.