Après des années d’attente, Del Toro accouche enfin de son Frankenstein, fort d’un budget de 120 millions d’euros. Fidèle à ses obsessions, il revisite Mary Shelley à travers ses thèmes fétiches : la monstruosité comme miroir de l’humanité, et la peur de l’étranger qui déforme les hommes.
Sur le papier, tout est là : un casting cinq étoiles, une mise en scène soignée, un sens du cadre impeccable, et l’imposant Jacob Elordi (1m96) utilisé avec intelligence pour dominer visuellement son environnement. Le travail sur les costumes et les décors intérieurs force aussi le respect.
Mais très vite, le charme se fissure. Le film entier souffre de cette "patte" Netflix reconnaissable entre mille : une image propre mais sans texture, des visages lissés au point de devenir anachroniques, une lumière et une colorimétrie flat qui gomme toute profondeur. La direction artistique, pourtant ambitieuse (costumes et architecture), se voit étouffée par un rendu numérique qui aplatie les matières et prive les décors de toute physicalité.
Les extérieurs, en particulier, semblent artificiels, générés en post-prod : rien ne respire, rien ne pèse. Ce vernis visuel aseptisé finit par trahir le cinéma de Del Toro lui-même, qui d’ordinaire célèbre la chair des choses. Ici, tout paraît figé, muséifié, comme si la plateforme avait passé un filtre sur l’imaginaire du cinéaste.
Le film s’enlise enfin dans une représentation christique du monstre, à la fois martyrisée et moralisatrice, représentée dans divers tableaux et mises en croix. Cette figure du “pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font” lasse plus qu’elle ne bouleverse. D’autant que les postures finales entre le créateur et sa créature changent trop brutalement pour qu’on y croie, ou qu’on soit touché.
À force de vouloir modeler le chef-d’œuvre parfait, Del Toro s’est laissé happer par netflix, seul studio à lui promettre de créer son monstre : comme Victor Frankenstein façonnant sa créature, Netflix a fabriqué un film qui vit sans vraiment avoir d’âme.