Je sors de « Frankenstein » de Guillermo del Toro avec un sentiment confus : celui d’avoir vu un film pensé pour le grand écran… sur ma TV. Le fait qu’il ne soit pas sorti en salle ajouterait presque une couche de mélancolie à l’expérience ahah. Tout, dans cette œuvre, appelle la projection cinéma : l’ampleur du cadre, le soin des décors, la densité des visages.
Bon.
C’est ma-gni-fi-que.
Le personnage Victor Frankenstein, tel qu’incarné par Oscar Isaac, est tout simplement génial à suivre. Il sait tout de l’anatomie, des circulations, des organes, des nerfs… et presque rien de ce qui fait une personne. C’est un homme d’orgueil et de manque : manque d’amour maternel, manque de reconnaissance paternelle, manque de considération sociale. La science devient son outil de revanche. Oscar Isaac est à la fois fabuleux, charismatique, détestable et attachant, et m’a beaucoup fait écho à son personnage de Nathan dans « Ex Machina ». Comme lui, Victor ne crée pas par pure curiosité, mais pour prouver quelque chose – au monde, à son père, à lui-même. Oscar Isaac rend ce mélange de brillance et de cécité morale très lisible : il fait glisser le personnage du statut de héros romantique brisé vers celui de tyran domestique sans jamais changer brusquement de registre. On assiste simplement à la logique d’une dérive, avec ses conséquences ; aussi violentes que tragiques.
En face, la jeu de Jacob Elordi est vraiment superbe également. On retrouve chez Del Toro cette obsession de la figure quasi orpheline : un être invoqué hors de toute filiation naturelle, jeté dans un monde qui n’a pas de vocabulaire pour le définir. Dans « Hellboy », la créature est recueillie par un père adoptif aimant, et c’est le monde qui la rejette. Ici, c’est l’inverse : le monde est déjà hostile, et le « père » est défaillant, violent, jaloux. Le film repose très largement sur cette relation père-fils ratée, où le créateur refuse jusqu’au bout d’assumer ce qu’il a mis au monde. Là où Professor Broom, père adoptif de Hellboy cherchait à rendre un démon plus humain, Victor s’acharne à déshumaniser ce qu’il a pourtant arraché à la mort. Elordi, d’abord méconnaissable sous le maquillage, acquiert progressivement des traits de plus en plus lisibles : on reconnaît petit à petit son visage, comme si la créature gagnait en humanité à mesure que Victor perdait la sienne.
Le récit adopte une structure de conte, presque de fable, mais je n’ai pas lu le roman donc je ne peux pas m’avancer sur les éléments respectés ou non, tant sur la structure que sur la narration. Del Toro ouvre sur ce face-à-face dans les glaces puis remonte à la jeunesse de Victor, à la famille, au père, au frère, à la promesse de la science comme clé de l’immortalité. La première partie épouse le point de vue du savant : on voit le monde par sa blessure, par sa frustration, par son désir de dépasser les limites imposées par les autres. Le basculement s’opère lorsque la créature prend, à son tour, la parole – quand le monstre, qu’on nous a d’abord présenté comme une menace brute, devient narrateur de sa propre histoire. À partir de là, le film inverse silencieusement les rôles : le protagoniste apparent devient antagoniste, et le « monstre » se révèle être, de loin, la présence la plus humaine à l’écran.
Mais si le film marque autant, ce n’est pas seulement par ses motifs ni par ses personnages, c’est par sa photographie. J’ai eu l’impression de passer deux heures et demie devant une suite ininterrompue de tableaux. Chaque plan pourrait être isolé, imprimé, encadré. Tout est parfaitement pensé pour éblouir la rétine : les tours gothiques, les allées enneigées, la verticalité des escaliers, la texture des murs, les vitraux, les matières des tissus, le marbre, l’ode à la nature, les halos de lumière… La palette chromatique elle-même raconte une histoire : le rouge de Victor (gants, sang, accents de costume) qui finit par symboliser une forme de corruption ; les verts et bleus associés à Elizabeth, comme couleurs de vie, de curiosité, de fragilité ; puis ce blanc glacé des paysages arctiques, dépouillé de toute chaleur, où ne subsiste plus que le duel entre créateur et créature.
Je ne sais pas si j’ai déjà vu quelque chose d’aussi esthétiquement abouti, depuis « Blade Runner 2049 » peut-être ? On retrouve la même sensation de film où chaque cadre est le résultat d’une décision précise, d’une composition pensée, et non d’un simple « joli hasard ». Surtout, Del Toro parvient à conjuguer cette sophistication visuelle avec une matérialité très concrète : décors construits, maquillages lourds, prothèses, costumes. Les effets numériques existent (et peuvent se voir, notamment sur certains animaux), mais ne sont pas suffisamment ratés pour briser la magie du produit final.
Il y a tellement de cœur à l’ouvrage, réflexion que je m’étais aussi faite au visionnage de son « Pinocchio ». Là encore, un personnage qui rejoint cette grande famille d’êtres inadaptés, forgés plutôt que nés, condamnés à chercher dans les yeux des autres la preuve de leur existence. Del Toro semble animé – comme moi – par ces « créatures orphelines » : « Hellboy », « La Forme de l’Eau », « Pinocchio », « Frankenstein »… tous portent la même blessure. Des enfants de nulle part, à la fois victimes et redevables de leur existence. Leur tragédie n’est pas d’être monstrueux, mais d’être conscients. Et c’est sans doute pour ça que chacun de ses films, sous le vernis du fantastique, parle toujours d’amour, de solitude et de rédemption.
Cette richesse plastique est renforcée par une mise en scène qui privilégie les déplacements dans le cadre plutôt que le découpage agressif. Beaucoup de scènes de dialogue sont filmées en plans relativement longs, où la caméra se déplace avec les personnages, où la lumière glisse d’un visage à l’autre. Certains échanges, notamment entre Victor et Elizabeth, ou entre la créature et la figure paternelle qu’elle se choisit en cours de route, fonctionnent autant par ce qui se joue dans l’espace que par ce qui se dit. On sent que Del Toro sait très bien quand il peut se contenter d’images.
C’est précisément ce qui rend d’autant plus visibles les rares moments où le film se met à surexpliquer. Il arrive que certains dialogues alourdissent des idées déjà parfaitement incarnées visuellement – en particulier autour de la question « Qui est le vrai monstre ? ». Ce ne sont pas des fautes graves, mais dans une œuvre qui maîtrise aussi bien le langage du plan, ces surlignages verbaux paraissent un poil superflus. De la même manière, la musique d’Alexandre Desplat, parfois très présente, ne laisse pas toujours l’espace nécessaire au silence ou à la rugosité de certaines situations. Elle fonctionne, mais elle ne marque pas autant que les images ; on sent que le film aurait gagné à accepter, par endroits, d’être moins « expliqué ».
Reste que ces réserves ne suffisent pas à amoindrir ce que le film réussit : unir, dans un même geste, l’intime et le mythologique. « Frankenstein » n’est plus seulement l’histoire d’un savant fou et de son monstre, mais celle d’un père incapable d’aimer, qui répète, à son tour, la violence subie, et d’un fils qui, en cherchant son identité, devient le miroir moral de celui qui l’a créé.
En définitive, ce « Frankenstein » est moins une simple « nouvelle version » qu’une synthèse des amours de Del Toro, portée par deux acteurs principaux en état de grâce et une direction artistique d’une cohérence absolue.
Je mets 10 parce que c’est un film qui nous enlève à notre réalité, tout en nous rappelant la préciosité de la bonté humaine. Un film qui nous donne envie d’aller au cinéma, nous donne envie de lire… Un film qui continue de revenir en mémoire, plan après plan, jour après jour. Et c’est peut-être le plus beau compliment qu’on puisse lui faire, même depuis un écran qui, lui, est clairement trop petit pour toute la beauté qu’il est censé délivrer.