Frankenstein ou le Prométhée moderne est l'un de mes romans préférés, même si je l'ai lu il y a bien longtemps à présent. Mais il aborde des thèmes (la monstruosité, la paternité) qui me touchent personnellement. Et comme souvent dans ce cas, il est difficile d'apprécier les adaptations qui ne sont jamais très fidèles. Cela étant, je trouve le scénario signé Frank Darabont du film de Kenneth Branagh quasiment parfait ; c'est sans doute le film le plus proche du roman, au moins dans l'esprit, et il se contente juste de concrétiser la fiancée (sans doute pour l'hommage à James Whale). Cela dit, il reste handicapé par sa réalisation, Branagh étant nettement moins doué qu'un Francis Ford Coppola, par exemple, ou même qu'un Guillermo del Toro a priori.
Et pour être honnête, je m'attendais à pire, dès l'annonce du casting (même si Christoph Waltz ne joue pas le personnage annoncé). Le prologue au Pôle Nord est plutôt réussi, à la fois fidèle tout en étant plus orienté action, mais pourquoi pas... Vient ensuite la jeunesse de Frankenstein, et là on s'éloigne déjà bien davantage. Je ne suis pas bien sûr de comprendre pourquoi le père de Frankenstein a changé de prénom, mais il est vite évident que del Toro a voulu faire du personnage un avatar de la masculinité toxique. Son frère n'est plus un enfant (ce qui évite un meurtre cruel) et Elisabeth n'est plus sa fiancée ; Frankenstein est un homme jaloux. Et puis rapidement, on retrouve le goût prononcé de del Toro pour les designs très comic books, dès l'homme tronc ressuscité dans l'amphi, qui ressemble plus à l'artwork qui a servi de base qu'à un être humain. Bien sûr, cela préfigure le design même de la créature, assez fidèle sur le papier au roman pour le coup - elle finit même par avoir les cheveux longs, même si je ne comprends pas pourquoi elle est rasée dans un premiers temps après la pousse initiale - mais au look beaucoup trop travaillé. Là encore, on sent bien trop le coup de crayon du designer...
Mais surtout, cela amène la principale différence avec le roman. Dans ce dernier, Frankenstein prend peur en voyant sa créature et s'enfuit. Quand il revient, elle s'est déjà échappée. Il n'y a donc ni semblant d'apprivoisement, ni torture ou humiliation. Quand la créature s'échappe enfin, il ne reste qu'une heure de film générique compris, et je commençais donc à m'inquiéter. Cependant, l'épisode de la maison de l'aveugle a été conservé, et a même été augmenté par un massacre de loups assez affreux... Sur le moment, je me suis dit que del Toro avait au moins un peu conservé de la monstruosité de la créature, mais au final, elle ne tue que des animaux et des "PNJ" sans importance. Car ensuite ça accélère énormément. Dans le roman, quand le monstre trouve la demeure de Frankenstein, il ne tombe que sur son petit frère et le tue (un enfant, donc). C'est ensuite qu'il entre dans des négociations avec Frankenstein pour une compagne, ce que ce dernier accepte dans un premier temps ; il la fabrique même mais la détruit avant de l'animer. C'est d'ailleurs l'occasion d'un très beau discours de la créature qui a été nettement mieux retranscrit dans le film de Branagh. Dans le film de del Toro, il combine tout en une scène, la demande de compagne, la mort accidentelle du frère, et même celle d'Elisabeth - ici tuée par Victor pour bien souligner que c'est lui le méchant...
Le final au Pôle Nord n'est toutefois pas si mal, parce qu'on a au moins droit à une réconciliation assez émouvante, même si la fin du roman est bien plus tragique - mais la créature du film ne peut pas se suicider puisqu'elle se régénère automatiquement... Néanmoins, lors des premiers retours, au moment de sa projection en festival ou autre, les réseaux sociaux s'amusaient de certains droitards qui reprochaient au film d'être woke parce que Frankenstein était cette fois le méchant. Bien sûr, tout le monde se moquait de leur ignorance du roman mais au fond, ils n'avaient pas totalement tort dans le sens où c'est infiniment plus nuancé dans l'original. La créature se venge plusieurs fois, et Frankenstein est plus un irresponsable qu'un pur salaud. Je comprends l'idée que Frankenstein reproduit les abus de son père sur la créature dans le film, mais il était déjà un mauvais père dans le roman en s'échappant à sa naissance, comme beaucoup trop de pères d'ailleurs.
Enfin, j'ai été un peu gêné que del Toro conclue son film par une citation de Lord Byron, à qui on a longtemps attribué le roman par mépris sexiste de Mary Shelley. Avec l'accent mis sur la masculinité toxique du film, ça donne presque l'impression que del Toro "mansplaine" à Shelley son propre roman. Pas très classe.