Guillermo del Toro rêvait d’adapter Frankenstein depuis près de trente ans. Avec le soutien de Netflix, ce rêve finit enfin par prendre forme, dans un film ambitieux, gothique et profondément personnel. Et ça se sent immédiatement : Frankenstein est une œuvre habitée, minutieuse, presque obsessionnelle. Un film qui impressionne autant qu’il tient à distance.
Visuellement, c’est une claque. Del Toro livre un spectacle somptueux, un véritable festin pour les yeux. Les décors dégoulinent d’humidité, la lumière sculpte les visages, la moindre bougie semble sortir d’un tableau du XIXᵉ siècle. Tout respire la matière, le bois, la pierre, la poussière, la mort élégante. On est loin d’un simple film “joli” : c’est un univers lourd, organique, parfois étouffant, mais toujours fascinant. Et pour un film Netflix, cette ambition esthétique force le respect. On sent que le film a été pensé pour le cinéma, pas pour l’algorithme.
Mais cette beauté extrême a un revers. À force d’être si maîtrisé, si contrôlé, le film finit par créer une distance. On admire, on contemple, mais on peine à s’abandonner. Tout semble figé dans une perfection presque muséale. Et lorsque quelques effets numériques un peu moins réussis se glissent dans cet écrin très “fait main”, la magie se fissure légèrement. Rien de catastrophique, mais suffisant pour rappeler que la forme prend parfois le pas sur l’émotion.
L’autre grande réussite du film, c’est la créature elle-même. Jacob Elordi impressionne dans un rôle à la fois massif et fragile. Del Toro en fait un être perdu, presque enfantin, qui découvre le monde sans en comprendre les règles. Il cherche une place, un regard, un peu d’amour. C’est là que Frankenstein touche juste : quand il se recentre sur cette humanité bancale, sur ce corps abîmé qui ne demande qu’à exister. Elordi apporte une vraie sensibilité à ce personnage tragique, loin des caricatures habituelles.
Face à lui, Oscar Isaac incarne un Victor Frankenstein brillant, mais glacial. Un homme enfermé dans son intellect, obsédé par la création comme par un problème mathématique à résoudre. Il veut donner la vie, sans jamais assumer ce que cela implique. Leur relation, entre créateur et création, aurait pu être bouleversante. Elle reste pourtant souvent enfermée dans une mise en scène très symbolique, très écrite. On comprend parfaitement ce que le film veut dire, mais on ressent moins ce qu’il voudrait nous faire vivre. L’émotion est là, mais elle semble dirigée, presque imposée.
Et puis il y a le rythme. Deux heures et demie pour raconter une histoire que l’on connaît déjà, c’est long. Très long. Le film prend son temps, parfois trop. Certaines scènes s’étirent inutilement, d’autres répètent des idées déjà assimilées. C’est un cinéma de la lenteur et du symbole, noble dans l’intention, mais parfois anesthésiant. La musique d’Alexandre Desplat, superbe mais omniprésente, accentue ce sentiment : chaque émotion est soulignée, chaque silence rempli. À force, le film étouffe ce qu’il cherche à provoquer.
Le plus étrange reste sans doute le contexte de diffusion. Voir un film aussi lent, aussi exigeant, aussi visuel sur Netflix a quelque chose de paradoxal. C’est à la fois rassurant — preuve que la plateforme peut encore financer du vrai cinéma — et frustrant. Frankenstein crie le grand écran, l’obscurité d’une salle, l’immersion totale. Sur une plateforme pensée pour le zapping, il devient un objet étrange, trop ambitieux pour le binge, trop figé pour le grand public.
Au final, Frankenstein est un film que j’ai plus admiré que ressenti. Une œuvre sincère, ambitieuse, façonnée avec amour, mais qui m’a laissé émotionnellement à distance. Del Toro signe un monstre magnifique, élégant, noble… mais un peu froid. Et même si je respecte profondément la démarche, je reste convaincu que, parfois, à trop vouloir tout contrôler, on finit par tuer ce qui rend une histoire vraiment vivante.
Ma critique en vidéo : https://youtu.be/KmtlPxZ5QUA