Qui s'est déjà essayé à l'escalade, ne serait-ce que sur une modeste échelle de pierre cotée 5a, a pu expérimenter l'appui qui lâche, la main qui dérape, le pied qui glisse... Sur une prise solide ou sur un rebord marqué. Sur une voie faite et refaite, jamais la moindre chute. Et soudain, par quelque étrangeté de la roche, changement sur le pied, déviation infime du corps ou de l'esprit en confiance, on se vautre.
On a beau n'être qu'un débutant de la discipline, on se sent pourtant chamois sur une voie si facile, si connue. Et la gravité nous enseigne l'humilité. Sitôt en chemin vertical, il n'y a plus de certitude absolue. Le grimpeur dévisse sur les difficultés qui le dépassent. Il dévisse aussi en terrain familier, sur la simple marche; ça arrive. On se tord bien la cheville sur des trottoirs, même les marcheurs accomplis.
Ainsi, en voyant Alex Honnold pratiquer le solo intégral sur des longues distances, soit l'escalade sans la moindre corde ni dispositif de protection en cas de chute, on sait qu'on va regarder un type jouer à la roulette russe. Par un candidat au suicide, loin de là, car il s'avère qu'il est l'un des plus doués au monde pour faire tourner le barillet de munitions en éloignant du canon sur sa tempe la chambre contenant la cartouche. Mais le risque zéro n'existe pas. Il n'existe pas sur les trottoirs, il existe encore moins sur les parois les plus exigeantes ou avec les barillets.
Honnold s'est fixé un objectif insensé, et effroyablement attirant pour un esprit de sa trempe et un grimpeur de son acabit : être le premier humain de l'histoire à grimper la mythique falaise El Capitan dans le parc national américain Yosemite par la voie Freerider, et ce sans autre équipement technique que ses chaussons d'escalade et sa réserve de magnésie à la ceinture.
Le film aurait pu être une étude clinique d'une préparation au cordeau, puisqu'un tel exploit ne s'improvise pas. Il se répète minutieusement avec des cordes, jusqu'à devenir une chorégraphie adaptée au moindre centimètre de paroi, ou bien un petit catalogue de chorégraphies possibles dans des sections plus abordables. Il aurait pu être cela, comme cet instant fascinant où l'on voit Alex se visualiser mentalement dans un passage et décrire chacun des mouvements nécessaires à sa progression. Il aurait pu nous envahir de ces moments de frisson où on le voit chuter plusieurs fois dans son baudrier sur un enchaînement qu'il ne parvient pas à maîtriser, en sachant que le jour J il n'y aura plus de corde ni de baudrier.
Mais le documentaire explore des thèmes plus universels que la stricte dimension technique. Il dissèque cette question obsédante : mais qui sont ceux que le risque de mort imminente ne fait pas reculer ? Que leur vient en tête quand le vide s'ouvre sous leurs pas, et que trois ou quatre bouts de doigts crispés sur une anfractuosité les en protège ?
Ainsi on découvre le pourquoi, soit ce qui amène un grimpeur à pratiquer cette même activité mais différemment. Et finalement, c'est ce portrait qui devient plus fascinant que l'exploit.
Le risque qui paraît inconscient au commun des mortels n'est pas la véritable recherche d'Alex. Ce qu'il poursuit, c'est l'état de concentration extrême, le réflexe reptilien du cerveau face à la mort que le grimpeur confirmé ne peut plus atteindre dans une pratique sécurisée : son frisson n'est plus total dans le baudrier relié, même quand il pratique en tête, même perché à des centaines de mètres du sol. Alors ainsi commence l'escalade totale, la pratique naturelle de l'animal, l'état second où on laisse l'expérience et le réflexe à eux-mêmes, où l'on découvre son véritable niveau et sa capacité à progresser sur le mur.
La mort est une possibilité. Il ne s'agit pas de l'oublier, mais bien de s'employer à la repousser. C'est vers ce dépassement de l'instinct de conservation, et vers la recherche de la pratique absolue que tend Honnold. Il n'est pas inconscient. D'ailleurs, il rend hommage à des confrères et parfois amis qui ont succombé en s'adonnant au solo intégral. Et l'on peut comprendre, à défaut de rêver de s'y lancer à notre tour, comment un être humain explore le paradoxe de vivre pleinement dans la possible imminence de ne plus vivre. C'est ainsi qu'il est.
Et le documentaire explore aussi les réactions de l'entourage qui doit accepter ce fait ; c'est ainsi qu'est Alex Honnold. S'il se renie, il augmente son espérance de vie, mais il se perd. Lui qui peut déjà être fuyant, appelé par les sommets, ne peut faire autrement qu'y retourner. On voudrait le changer, ce serait tuer qui il est. Quelle angoisse...
Ainsi on découvre les doutes et peurs éternellement renouvelés de sa compagne. La volonté de faire des projets de vie. Savoir comme ils sont fragiles.
Aussi l'on voit les questions de l'équipe technique qui l'entoure. Bien entendu, ils sont au plus près pour capter le moment de grâce. Mais peut-être seront-ils ceux qui immortaliseront la chute effroyable. Et Alex croise un instant un confrère qui considère cet entourage médiatique comme un risque supplémentaire, et un habillage superflu au pur exploit qui se goûte en solitaire. Doutes d'Alex, qui se questionne sur sa démarche...
Et Free Solo devient, au-delà des ces incroyables images du record sportif sidérant, la fascination pour ces destins à part, ceux qui sont en marge et ceux qui les soutiennent.