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Purgatory.
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le 5 janv. 2017
Souvent, quand je flâne dans une librairie, je vois des gens faire des coups de coeur sur des livres extrêmement populaires, comme si Melissa Da Costa ou Stephen King avaient besoin de Corinne de la FNAC Hénin-Beaumont pour booster leurs ventes. On pourrait penser la même chose pour les grands cinéastes. En quoi Stanley Kubrick aurait besoin d'une énième critique de Santerre pour défendre son oeuvre ?
Je n'avais pas revu Full Metal Jacket depuis pas mal de temps, bien quinze ans. De manière générale, je ne regarde plus les films de Kubrick avec la même frénésie qu'à quinze ans ou vingt ans. J'aurais pu croire que c'était uniquement dû au fait qu'en vieillissant, mes goûts avaient évolué, ma vision de l'art aussi. Mais pas-du-tout. J'aime Kubrick comme au premier jour, et c'est quelque chose qui me réjouit.
Mais en lisant un peu de littérature et de production critique sur Full Metal Jacket, que j'ai personnellement toujours placé dans le haut du panier kubrickien, j'ai constaté l'existence d'un tropisme général : énormément de gens et particulièrement sur ce site n'aiment pas la deuxième partie du film. Je pense que c'est loin d'être anodin, et même que ça dit beaucoup de la façon dont le regard du grand public a évolué.
Dire que la deuxième partie procure le même divertissement que la première serait mentir. Mais si ce deuxième acte est moins immédiatement plaisant que celui de l'instruction du sergent Hartman, il rend paradoxalement ce dernier plus mémorable.
Pour moi la réception générale de la deuxième partie révèle une forme d’impatience contemporaine du spectateur. On valorise ce qui se détache immédiatement, la scène culte, la réplique, le personnage iconique, le rythme, la performance, mais on supporte moins - ou de moins en moins ) ce qui vient casser cette jouissance. La première partie de Full Metal Jacket est facilement consommable, Hartman est un horrible bonhomme, mais bon il est drôle, truculent, presque intégré dans la culture pop.
La deuxième partie, elle, est moins gratifiante. Mais quel aurait été intérêt que le film se termine à la fin de l'instruction, là où intervient l'ellipse ? Il n'y aurait eu quasiment aucune profondeur. Conclure que l’armée est un système aliénant, oui... Enfin, c'est pas nouveau, même en 1987.
La deuxième partie intervient justement pour casser le confort. Elle montre que le vrai produit de cette machine, ce n’est pas Baleine, mais c'est Joker. Et je pense que pointer la banalité ou la lenteur de la deuxième partie, comme si c'était une faiblesse, c'est passer complètement à côté du fait que cette banalité était précisément le sujet du film. La première partie est brillante, drôle, rythmée, presque séduisante, car Hartman est un horrible personnage, mais il fait avaler ses obscénités derrière les atours du showman, du standuper. L’instruction militaire à la sauce Hartman y devient un spectacle de cruauté, de virilisme, d’humiliation et de langage ordurier.
Mais si le film s’arrêtait là, il risquerait de devenir ce qu’il dénonce : une comédie noire culte sur l’armée qui forge des hommes, qui forge le caractère, avec le personnage de Baleine agissant comme un simple cas pathologique. Dès lors, la deuxième partie devient indispensable en ce qu’elle montre le résultat empirique de cette machine. Pas seulement Baleine, la victime visible qui explose de façon tout à fait logique et humaine, mais Joker, sorte de victime fonctionnelle qui, alors qu'il était le plus rebelle, le plus intelligent et probablement le plus sensible... finit par s’adapter.
Joker a vu l’humiliation, le meurtre de Hartman, le suicide de Baleine, et pourtant, quand on le retrouve dans la deuxième partie, après l'ellipse, il continue à évoluer "normalement" dans cet univers de mort : il plaisante, il ironise, il joue au soldat lucide. Et c’est nettement plus terrifiant, parce que le système n’a pas seulement produit un homme brisé, mais un individu capable de survivre à l’horreur en la normalisant.
Si l'instruction est montrée comme un spectacle séduisant pour des jeunes qui fantasment la guerre, le Vietnam de Kubrick est donc volontairement anti-spectaculaire. Il y a peu de combats et ils ne sont pas épiques. Globalement, ce qu'on voit, ce sont des jeunes gars qui s'ennuient, qui attendent, qui font des blagues de cul au milieu de ruines, et puis d'un coup quelqu’un, un pote, un compagnon de route, s'effondre et meurt en quelques secondes. Il n'y a pas de lyrisme, pas de grande musique larmoyante (cf Platoon), pas de sacrifice sublime ou de noblesse tragique dans la mort de ces gamins.
Pour moi c'est précisément parce que cette deuxième partie refuse le spectacle qu’elle donne toute sa profondeur à la première. Elle enlève au spectateur le plaisir divertissant et confortable de la première. Vous avez ri de Hartman, vous avez retenu les punchlines, vous avez été fascinés par la mécanique de l’instruction, par l'humiliation en creux ? Eh bien, maintenant, regardez à quoi tout cela sert réellement. À fabriquer des hommes blindés, ironiques et désensibilisés, capables de marcher dans l’enfer en chantant la chanson de Mickey Mouse.
Comment dès lors reprocher à un film d’accomplir son geste le plus profond en détruisant le spectacle militaire après nous en avoir montré la séduction perverse ?
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le 11 juin 2026
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