Si je le haïssais, je ne le fuirais pas.

13 Janvier 2016. Dans deux jours, cela fera 3 ans que Nagisa Oshima nous a quitté. Bowie lui est parti il y a tout juste 3 jours. Alors qu'Arte rediffuse ce soir Furyo, il apparaît donc difficile de le revoir à nouveau (ou de le voir tout cours) sans une pensée particulière pour les deux hommes. Et pour cause : l'écho sinistre de l'actualité trouve sa parfaite réponse dans ce chef d’œuvre du cinéma japonais.

Ne vous y trompez pas, il ne s'agit pas là d'un film de guerre mais bien d'un film d'amour. La première n'étant qu'un support pour le second : un amour tragique que tout empêche et interdit.


En arrivant dans un camp de prisonnier Japonais à Java, le major anglais Jack Celliers (David Bowie) bouleverse l'ordre établi. Au même moment, le colonel John Lawrence (Tom Conti) qui fait office de traducteur mène une négociation officieuse avec le japonais Gengo Hara (Takeshi Kitano) sur la position d'un de ses compatriotes violé et humilié. Hara lui refuse la moindre faveur et donne pour seul réponse que tous les anglais sont « pédés ». Dès lors les questions de l'attirance sexuelle, refoulée, ne quitteront plus le film. Le comportement du capitaine Yonoï qui dirige le camp (Ryuichi Sakamoto), face au nouveau venu Celliers, s'imposent très vite comme un enjeu grandiose. Il sera exploré tout du long avec une puissance remarquable dans sa finesse et son intelligence. 
Car la force de Furyo, c'est de traiter tout son sujet par le biais d'autres thèmes dont il deviendrait l'impensée. Tout est construit comme un film de guerre, sur la relation entre deux cultures, entre des oppressants et des oppressés, ou tout simplement sur les enjeux et les obligations d'un conflit armé. Chaque action nous fait vibrer tant elle nous prend aux doutes sur ses réels motivations. Et les monstres que l'on voyait au début laissent vite entrevoir une humanité à la fois débordante et inavouée, si belle et fragile. Ces ennemis malheureux se battent alors qu'ils voudraient s'aimer. Furyo pourrait être une tragédie grecque à coup de Hara-kiri, et Yonoï Phèdre.
Tout est sublimer par un casting d'exception. David Bowie apparaît en ange troublant quasi-silencieux, presque surnaturel (il survit à une exécution et les japonais disent de lui que c'est un mauvais esprit). Takeshi Kitano nous renverse par son sourire mélancolique dans une dernière scène magnifique. Ryuichi Sakamoto signe quant à lui pour la bande son l'une de ses plus belle musiques mais passe aussi devant la caméra dans un des rares rôles de sa carrière.

Cette confrontation inédite entre deux compositeurs stars donne une place unique à la musique qui nous offre une perception sensorielle incroyable, par sa présence tant que par son absence. Car à l'inverse de Sakamoto qui compose une mélodie amoureuse qui nous laisse deviner la face cachée de son personnage et donne vie à son camp, Bowie devient rapidement triste et silencieux quand tout dans la mise en scène nous inviterait l'entendre. Il dira bien qu'il « aimerait chanter », mais n'y sera parvenu que dans une courte scène offrant plus tard quelques échos miroitants (Celliers chante seul, puis finalement ce sont tous ses camarades qui chantent sans lui).


David Bowie ne chante plus, mais d'autres continueront pour lui. Oshima ne réalise plus, mais d'autres continueront pour lui. D'ailleurs, le dernier fait d'arme de Furyo n'est pas des moindres : lancer la carrière cinématographique qu'on connaît à Takeshi Kitano.

https://www.youtube.com/watch?v=X-2XcRszzv8
On se remémore un coup la splendide composition de Sakamoto, et on allume Arte !


WW <3

Naël_Malassagne
10

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Créée

le 13 janv. 2016

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