Il n’est pas anodin qu’un film nommé Giant s’achève sur le visage d’un jeune enfant, cadré en gros plan, né du mariage entre « deux races » – comme l’indique Jordan à son épouse. Du géant à l’enfant, du gigantisme d’une exploitation pétrolière aux nouveau-nés qui jalonnent cette odyssée familiale sur trois générations, chacune faisant subir au modèle paternel un infléchissement sévère. Aussi le long métrage de George Stevens pense-t-il l’irruption de chaque nouveau personnage jusqu’alors étranger au microcosme Benedict comme une menace planant non seulement sur les possessions, mais surtout sur la lignée et son nom.
Giant s’intéresse à l’intégration, qu’il décline de diverses manières selon le point de vue adopté : elle est perçue comme un élan naturel de la part de Leslie, elle-même fraîchement débarquée du Maryland, de Jordan fils qui épouse une femme d’origine mexicaine ; elle apparaît comme une contamination, et donc comme un danger, pour des Texans soucieux de conserver leur mainmise sur le territoire, conservatisme tout entier incarné par la réussite individuelle de Jet Rink bientôt rebaptisé « Jetexas » du fait de sa richesse. Un nom-état pour un personnage qui représente l’idéologie texane dans ce qu’elle a de plus grandiloquente et éphémère – le phénix se brûle rapidement les ailes au point de s’écrouler lors de sa soirée d’inauguration. Le film avance en démolissant les grands discours sur la race supérieure, l’éloge de la terre de ses ancêtres, l’hymne des confédérés devenu piste musicale sur laquelle on se tabasse dans un diner, les prénoms donnés en hommage au père, grand-père ou autre édenté de la famille, pour défendre un service de la patrie axé sur le travail, le sacrifice de soi, tenu hors de toute considération relative à la couleur de peau ; et l’intégration ne constitue rien d’autre qu’une manière de partager les valeurs américaines, offrant à ceux nés ailleurs une chance de renaître ici, en Amérique.
Giant est donc un film qui, en épousant le mouvement générationnel de l’odyssée familiale, corrige la notion de grandeur américaine. Une grandeur qui n’est pas à chercher dans la réussite matérielle ou financière, mais dans la remise en cause de ses idéaux au nom de l’humanité et de sa défense, valeur dont il importe aujourd’hui de continuer à en rappeler l’importance. Il est porté par d’excellents acteurs qui réussissent à mûrir avec les personnages qu’ils interprètent, offrant une évolution psychologique aussi complexe que précieuse. Une œuvre immense, pour ne pas dire géante.