Spoilers mineurs
Un assassin gouvernemental partant à la retraite est trahi par son agence, qui envoie pour l’éliminer une version rajeunie et améliorée de lui-même.
Gemini Man (2019), réalisé par Ang Lee, coche toutes les cases du bingo des films d’espionnage génériques de ces dernières années. On y retrouvera sans surprise des similitudes avec les John Wick (2014), The Equalizer (2014), Red (2010), La Mémoire dans la peau (2002) et j’en passe. Pour être honnête, la production de Gemini Man a été un vrai development hell avec un script initialement acheté à Darren Lemke en 1997, alors peut être que ça explique qu’il apparaisse comme aussi en retard.
Toujours est il qu’avec une histoire bateau, des thèmes traités superficiellement (nature vs nurture, eugénisme, paternité...), des cohérences scénaristique et scientifique un peu capilotractées, une esthétique criarde, des scènes d’action dont l’ultra fluidité souligne l’artificialité et un rajeunissement numérique de Will Smith qui tombe par moments dans la vallée dérangeante, Gemini Man n’a pas grand chose pour lui.
Finalement, le seul intérêt véritable que j’ai trouvé au film réside dans sa grille de lecture métafilmique.
En effet, Gemini Man a ceci de fascinant qu’il parle directement de la technique même au coeur de son oeuvre qui l’a rendu quelque peu controversé : la motion capture, via le rajeunissement numérique. Si Henry Brogan (Will Smith) représente les acteurs traditionnels, voire même le star-system hollywoodien, Junior (Will Smith rajeuni numériquement), symbolise la technique de la motion capture. Junior est au départ créé par les méchants producteurs, i.e. Clay Verris (Clive Owen), afin de palier au départ à la retraite d’une star ô combien rentable. Il est plus jeune, et surtout parfaitement loyal à son créateur, donc beaucoup plus facile à gérer qu’une diva des studios. Mais, surprise surprise, la créature finit par se rebeller : il y a bien un humain derrière la motion capture. Junior le dira lui même, il n’est pas Brogan, et n’aspire finalement qu’à trouver sa place en tant que technique artistique à part entière dans ce monde de pellicule, sans rentrer en conflit avec les acteurs traditionnels.
Et qui, à part les producteurs, fait office de méchant dans ce métafilm ? Que représente donc ce tueur sans sentiment et sans âme, bricolé génétiquement et à la solde des studios ? C’est bien simple, l’intelligence artificielle. Le film le montre clairement dans la scène de combat final, en le présentant sans peau apparente, avec des bruitages mécaniques, dans ce qu’on pourrait appeler un « cliché terminatoresque » : insensible au feu, insensible aux balles, il s’avance lentement vers sa proie. L’IA est le vrai danger pour les acteurs : sans conscience, moins chère, parfaitement obéissante.
D’ailleurs, c’est à ce moment que le propos métafilmique de Gemini Man rentre en dissonance avec son propos filmique. Alors que tout dans la mise en scène est fait pour déshumaniser ce tueur, Henry parait assez peu convaincant quand il fait la leçon à Clay que son armée de super soldats sans émotion et sans famille est immorale car « ce sont des hommes ».
Alors certes, on pourra répliquer que c’est paradoxal pour un script de 1997 d’être à la fois si médiocre dans sa fiction et si visionnaire dans sa métafiction (bien que la place de la motion capture en tant que technique artistique ne fasse plus débat depuis un certain temps, même en 2019 la problématique de l’impact des IA dans le monde du cinéma était visionnaire). Et c’est vrai le que le film a longtemps été pensé pour être joué par deux acteurs différents dans les rôles d’Henry et Junior, bien que la technique du rajeunissement numérique ait été explorée dès le tournant des années 2000. Il est fort possible que ce sous-texte ne faisait pas partie de la vision initiale de Darren Lemke, ni peut être même des différents ajustements apportés durant son long « development hell ». Peut être peut on y voir une intention d’Ang Lee. Une seule chose est certaine, c’est que ce propos est on ne peut plus pertinent dans ces années chat-gpt.
Bref, film d’action médiocre, moche et cliché, Gemini Man n’est intéressant que de par son propos sur la place de la motion capture (et l’intelligence artificielle) dans le cinéma. A vous de décider si ça mérite un visionnage…