A même d’enchevêtrer l’humour à la noirceur, l’argument de base de Glory s’avère particulièrement efficace : plonger un archétype d’innocence dans un univers miné par la corruption, et observer, comme pour une réaction chimique, les réactions qui en résultent. Le héros, figure pure et naïve, solitaire évoluant en marge du monde (du cœur de la société comme de son propre milieu), va se retrouver aux prises avec les sphères politique et médiatique en signalant aux autorités la trouvaille d’un magot abandonné. Erigé en modèle d’honnête citoyen, Tsanko va apprendre à ses dépens qu’il aurait mieux fait de garder le silence et de passer son chemin. C’est que l’erreur fondamentale aura été de nouer le contact avec un système qui, dès lors, cherchera à récupérer cette bonne action pour l’intégrer à ses rouages.


En opposant l’apathie du héros à sa volonté soudaine et inflexible de retrouver une montre perdue, en confrontant au labyrinthe bureaucratique cette détermination individuelle et apparemment dérisoire qui fait d’un objet quotidien chargé de souvenirs le moteur d’une lutte contre le pouvoir, les cinéastes jouent avec un certain plaisir la carte de l’absurde, sans toutefois renier un style naturaliste. L’archétype de l’asocial évoluant en marge du monde des hommes – Tsanko est un bègue vivant reclus avec ses lapins dans un abri de fortune – mue malgré lui en pourfendeur d’un régime corrompu ; la trajectoire n’est pas nouvelle. C’est dans l’insouciance et l’intégrité du personnage que Glory trouve son harmonie toute en étrangeté décalée, à mi-chemin entre drôlerie et virulence. La subtilité du film est de ne pas faire de son héros le porte-parole d’un milieu oppressé, mais le révélateur d’un dysfonctionnement social généralisé, d’un mal qui gangrène chaque tissu d’une nation où les puissants sont à la fois le modèle et le reflet du peuple : dans Glory, tout le monde est coupable – le héros lui-même ne pouvant se soustraire à cette logique, dans un final aussi cinglant que forcé. Si auparavant les cinéastes auront pris soin d’ouvrir dans ce tableau très noir un horizon potentiel – l’infect antagoniste féminin finissant par retrouver une conscience –, c’est pour mieux l’enterrer : au pays de la corruption et de la violence érigées en règles, il n’est décidément point de salut.

CableHogue
6
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleurs films de 2017

Créée

le 18 avr. 2017

Critique lue 811 fois

CableHogue

Écrit par

Critique lue 811 fois

9

D'autres avis sur Glory

Glory

Glory

7

Marcus31

564 critiques

Rends l'argent ! Vraiment ?

Amusante coïncidence, j'ai vu "Glory" le lendemain de "11 Minutes", ce qui m'a permis, lors de mon weekend du 1er mai, d'assister à un improbable mini festival du film horloger d'Europe de l'Est...

le 1 mai 2017

Glory

Glory

7

Jeqeen

4 critiques

Critique de Glory par Jeqeen

Ce film bulgare met en scène l’encensement puis la chute du cheminot Tsanko Petrov qui, glorifié par le gouvernement pour son honnêteté, est par la suite démoli et humilié par la corruption de...

le 30 déc. 2016

Glory

Glory

7

Dagrey_Le-feu-follet

1456 critiques

Death or Glory?

Tsanko Petrov, cheminot scrupuleux et bègue trouve un tas de billets de banque le long de la voie ferrée. Bien que démuni, il décide de remettre la totalité de la somme à la police. Fêté par le...

le 26 avr. 2017

Du même critique

Jeanne Dielman, 23, Quai du Commerce, 1080 Bruxelles

Jeanne Dielman, 23, Quai du Commerce, 1080 Bruxelles

10

CableHogue

84 critiques

La logique du grain de sable

Sommet du cinéma conceptuel, chantre de la modernité cinématographique, Jeanne Dielman innerve encore aujourd’hui tout un pan du cinéma par ses parti-pris esthétiques révolutionnaires (Gus Van Sant...

le 7 mai 2014

Night Call

Night Call

4

CableHogue

84 critiques

Tel est pris qui croyait prendre...

Lou est un petit escroc qui vit de larcins sans envergures. Seulement, il veut se faire une place dans le monde, et pas n’importe laquelle : la plus haute possible. Monter une société, travailler à...

le 25 nov. 2014

Toni Erdmann

Toni Erdmann

8

CableHogue

84 critiques

Pour la beauté du geste

À quoi tient l’évidence d’une oeuvre ? En regard d’un objet inclassable comme Toni Erdmann – une comédie dramatique allemande de près de trois heures –, la question ne manque pas de se poser. En...

le 13 août 2016