Que de caprices de distributeur à surmonter pour réussir à voir sur grand écran le dernier-né de la franchise nippone, mais quelle satisfaction à l'arrivée ! Le film est une franche réussite qui parvient à allier une approche cérébrale du mythe avec le sens du spectacle catastrophe. La bonne idée fondatrice de cet opus est de placer l'action au sortir direct de la seconde guerre mondiale, dans un Tokyo en ruine où les survivants n'ont que des bidonvilles à habiter et la défaite humiliante à ruminer. Le protagoniste principal, Shikishima, est traversé de toutes les tensions de l'époque : aviateur kamikaze qui a abandonné sa mission suicide, honte de sa société et de lui-même, porteur de l'incurable culpabilité des morts causées par un jeune Godzilla dérangé par l'agitation humaine, il incarne la lutte sans fin entre les pulsions de vie et de mort, jamais certain d'être bien revenu au pays et de ne pas être un cadavre sur le front qui rêve une autre existence.
Le retour de Godzilla est ainsi le retour d'un trauma jamais résilié, spectre de la guerre venu raser le peu de Tokyo que les raids aériens avaient épargné, à l'image des ébauches de vie que Shikishima avait reconstruites. Après une introduction du roi des monstres dans un design juvénile (en fait, sa forme fossile godzillasaurus) un peu trop vivace à mon goût, Big G retrouve son style habituel, plus massif, l'œil perçant mais pourtant jamais véritablement dirigé vers les humains qui ne sont qu'insectes agaçants pour lui, et il assure des scènes de destruction nucléaire impressionnantes qu'il contemple impassiblement, accompagné de son thème musical intemporel. Mais cette irruption du refoulé est aussi l'occasion pour le Japon de ne pas répéter ses erreurs et de corriger son histoire, non dans le révisionnisme, mais au contraire dans une critique assez rare de sa stratégie mortifère qui s'appuyait sur la mort de ses enfants. Le film ne va pas jusqu'à remettre en cause l'impérialisme nippon mais cette approche est tout de même couillue.
De nombreuses autres thématiques sont présentes, dont le rapport toujours ambivalent du Japon à la mer, peuplée de mines et d'horreur venue des tréfonds, mais aussi base d'un plan génialement claqué pour se débarrasser de Godzilla. Minus One profite d'une écriture vraiment riche qui ne fait que sublimer le souvenir qu'il laisse à distance de son visionnage. Parmi les quelques défauts, retenons un jeu d'acteur parfois excessif, un léger abus d'iconisation de l'imagerie militaire (même si cela prend sens pour les personnages vétérans) et une conclusion certes cohérente mais un peu téléphonée sur certains points. Rien qui entache la réussite d'un film qui se hisse dans le haut du panier de la franchise, excellent film sur la guerre et ses ravages.