Gourou
5.5
Gourou

Film de Yann Gozlan (2026)

Le charme noir de l’emprise, ou l’art de fasciner sans convaincre

Chez Yann Gozlan, le cinéma procède souvent par infiltration. Il avance masqué, adopte les formes policées de son époque pour mieux en exposer les failles, comme si la surface devait toujours précéder la morsure. Gourou s’inscrit dans cette logique avec une netteté presque dérangeante. Non pas un film à thèse sur les dérives du développement personnel, mais une tentative de saisir, au plus près, le moment précis où un individu accepte de remettre sa volonté entre les mains d’un autre. Ce point de bascule, fragile, presque imperceptible, constitue le véritable cœur du film. Et c’est là, d’abord, que Gozlan se montre le plus inspiré.


Le cinéaste s’intéresse moins à la chute qu’à l’adhésion. Il filme l’avant, l’attente, l’installation progressive d’un climat de confiance. La mise en scène épouse ce mouvement avec une rigueur qui force le respect. Les cadres se resserrent doucement, la lumière enveloppe les corps d’un halo tiède, les mouvements de caméra glissent plus qu’ils ne découpent. Rien de frontal, rien de brutal. Le monde du gourou se donne comme un espace protecteur, presque maternel, et le film accepte ce leurre sans le dénoncer immédiatement. Il s’y abandonne, le temps nécessaire pour que le piège se referme.


Pierre Niney occupe naturellement le centre de gravité de ce dispositif. Son jeu, tout en retenue calculée, évite les effets attendus du charisme tapageur. Il compose une figure lisse, attentive, dont la parole semble toujours ajustée à l’interlocuteur. Le corps est calme, la voix posée, le regard insistant sans être appuyé. Ce n’est pas un prédateur qui bondit, mais un homme qui attend que l’autre vienne à lui. Cette patience, Niney la maîtrise parfaitement, et le film, dans sa première moitié, sait lui offrir l’espace nécessaire pour en faire un véritable moteur dramatique.


Le découpage privilégie alors la durée, la répétition, les variations infimes. Les scènes s’étirent, les silences pèsent, les regards s’échangent plus qu’ils ne s’expliquent. La musique, parcimonieuse, agit par nappes sourdes, comme un courant sous-marin prêt à remonter à la surface. Gozlan signe ici un cinéma de la contamination, attentif à la façon dont une idée s’insinue, se répète, se normalise. L’emprise n’est pas montrée comme une violence spectaculaire, mais comme une douceur persistante, presque confortable. Cette approche, rare dans le cinéma français contemporain, mérite d’être saluée.


Pourtant, à mesure que le récit avance, cette maîtrise devient un carcan. Le film, soucieux de clarté, finit par trop baliser son parcours. Là où l’ambiguïté aurait gagné à demeurer trouble, Gourou choisit l’explication. Le scénario, sans être maladroit, cède par endroits à une forme de surlignage, comme s’il craignait que le spectateur ne saisisse pas seul les mécanismes à l’œuvre. La trajectoire narrative, lisible assez tôt, progresse alors sans véritable surprise, et le malaise annoncé se dilue dans une démonstration trop consciente d’elle-même.


Les personnages secondaires pâtissent de cette même logique. Souvent réduits à des positions, à des fonctions, ils existent davantage comme relais du propos que comme figures réellement traversées par des contradictions. Le film observe avec acuité, dissèque avec méthode, mais hésite à se confronter à ce qui résiste. Cette retenue, élégante sur le plan formel, produit une distance émotionnelle. On admire la précision du geste, on reconnaît l’intelligence du regard, mais quelque chose demeure à l’écart, comme si le film refusait d’aller jusqu’au bout de son propre vertige.


Il y a bien, çà et là, des éclats plus instables. Quelques scènes où le montage se fragmente, où le cadre se désaxe légèrement, où le récit semble perdre son aplomb. Ces moments, trop rares, laissent entrevoir un autre film possible, plus dangereux, plus inconfortable, qui accepterait de ne plus tout contrôler. On devine alors ce que Gourou aurait pu devenir s’il avait consenti à lâcher prise, à se laisser contaminer lui-même par le trouble qu’il met en scène.


Reste un objet cohérent, solidement tenu, qui confirme le savoir-faire de Yann Gozlan sans jamais le dépasser. Gourou fascine davantage qu’il ne secoue, impressionne plus qu’il ne dérange. Film sur l’emprise, il en épouse paradoxalement les mécanismes : séduction, contrôle, maîtrise du discours. À force de vouloir garder la main, il se prive de l’abandon qu’il ausculte. Et c’est dans cette contradiction, élégante mais frustrante, que le film trouve à la fois sa singularité et sa limite.

Créée

le 2 févr. 2026

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Kelemvor

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