Gourou
5.6
Gourou

Film de Yann Gozlan (2026)

« Gourou » – L’ivresse du pouvoir sous perfusion de positivité

Cinq ans après Boîte noire, Yann Gozlan retrouve Pierre Niney pour une troisième collaboration qui, déjà sur le papier, avait de quoi m’intriguer. Le duo s’attaque cette fois à un phénomène ultra contemporain : les coachs en développement personnel devenus figures quasi messianiques à l’ère des réseaux sociaux. Gourou ne parle pas seulement d’un homme en quête de reconnaissance, mais d’une société en manque de repères, prête à confondre charisme et vérité. En 2026, difficile de faire plus actuel. Rapidement j’ai senti que Gozlan ne cherchait pas le simple thriller à twist, mais un portrait dérangeant, presque clinique, d’un homme persuadé de faire le bien. Et c’est précisément là que le film devient passionnant.


Un messie en costard : anatomie d’un manipulateur moderne

Le scénario, coécrit par Yann Gozlan et Jean-Baptiste Delafon, repose sur une idée forte : un homme qui croit sincèrement aider les autres, tout en les enfermant dans une mécanique toxique. Mathieu « Coach Matt » Vasseur n’est pas un pervers narcissique caricatural. Ce n’est pas un gourou illuminé façon secte ésotérique. C’est un entrepreneur de l’optimisme, un vendeur de catharsis collective.


Le film explore avec intelligence la notion de positivité toxique. Cette injonction permanente à “aller bien” devient ici une arme. Gozlan montre comment la négation des émotions négatives peut produire l’effet inverse : culpabilité, isolement, dépendance. Là où j’ai trouvé le film pertinent, c’est qu’il ne diabolise jamais frontalement Matt. Il le laisse s’enfermer lui-même dans sa propre mise en scène.


Narrativement, la progression vers la paranoïa est maîtrisée, même si j’aurais aimé que le dernier acte prenne davantage de risques. On sent parfois une retenue, comme si le film hésitait à basculer pleinement dans le vertige psychologique.


Pierre Niney, charme vénéneux et regard fiévreux

Pierre Niney compose un personnage fascinant. Dès son entrée en scène, il impose ce mélange de chaleur artificielle et de froideur intérieure. Son sourire rassure, son regard inquiète. Il capte parfaitement cette énergie des “motivational speakers” américains — on pense évidemment à Night Call dans l’intensité obsessionnelle.


Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est la façon dont il laisse transparaître la faille sous le vernis. Plus la pression médiatique et politique monte, plus son jeu se fragmente. On voit l’ego prendre le dessus sur l’empathie.


Marion Barbeau, elle, apporte une vraie complexité émotionnelle. Son personnage n’est pas simplement une caution morale : elle incarne le doute, la lucidité progressive. Anthony Bajon est solide, et Christophe Montenez, dans le rôle du frère, apporte une tension intéressante — même si, comme je l’ai ressenti, leur relation aurait mérité un développement plus approfondi. Cette colère latente entre les deux frères reste en surface. On devine des blessures anciennes, mais le film choisit le mystère plutôt que l’explication.


Une mise en scène sous contrôle… presque trop

Yann Gozlan confirme son goût pour les atmosphères froides et maîtrisées. La photographie d’Antoine Sanier joue sur des contrastes élégants : lumières de scène flamboyantes face à des intérieurs plus feutrés, presque oppressants. Les séquences de conférences sont particulièrement réussies. On ressent physiquement l’électricité de la foule.


J’ai toutefois trouvé que le film restait parfois trop sage visuellement. Pour un récit qui parle de dérive mentale, j’aurais aimé une mise en scène plus audacieuse, plus sensorielle dans la dernière partie. Gozlan reste dans un thriller psychologique très contrôlé, presque clinique.


Vibrations électroniques et pulsations intérieures

La musique de Chloé Thévenin accompagne efficacement la montée en tension. Les nappes électroniques soulignent l’ascension puis l’instabilité de Matt. Rien d’envahissant, mais une présence constante qui installe une atmosphère moderne, presque hypnotique.


J’aurais aimé un thème plus marquant, quelque chose de vraiment mémorable. La partition fonctionne, mais elle ne m’a pas laissé une empreinte durable comme peuvent le faire les grands compositeurs que j’affectionne.


Rythme et montée en pression

Avec ses 126 minutes, Gourou prend le temps d’installer son univers. Le montage est fluide, la tension progressive. Cependant, le film aurait peut-être gagné à resserrer certaines séquences secondaires pour concentrer davantage l’impact sur la chute psychologique.


L’absence d’explication sur les parents de Matt et Christophe est un choix intéressant. Cela renforce le mystère, mais en tant que spectateur, j’aurais aimé un fragment de passé pour mieux comprendre cette faille originelle.


Verdict : 7/10

Gourou est un thriller psychologique solide, intelligent et terriblement actuel. Pierre Niney y livre une performance magnétique, et Yann Gozlan confirme son talent pour explorer les zones grises de la psyché humaine. Le film brille par son sujet et son interprétation, mais il lui manque peut-être un grain de folie supplémentaire pour atteindre le statut de grand thriller marquant.


Il n’en reste pas moins une œuvre pertinente sur notre époque, sur la manipulation douce et sur ce besoin presque désespéré de croire en quelqu’un lorsque tout vacille. Et en sortant de la salle, une question me hante encore : sommes-nous vraiment si loin de vouloir, nous aussi, notre propre gourou ?

BelaLugosi53
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le 21 févr. 2026

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