Voilà un film certes connu de l’œuvre de Grémillon mais curieusement moins apprécié que d’autres pourtant à mon avis inférieurs (Lumière d’été, Remorques, Le ciel est à vous…) C’est pourtant le film éponyme de Jean Gabin, en tout cas l’un de ceux qui contribua au mythe… du moins, si on ne voit que le premier quart d’heure où il parade triomphant dans sa tenue de spahi qui fait tomber toutes les femmes à ses pieds. Car la suite est d’un tout autre calibre : libéré de l’armée, il redevient un simple typographe qui se consume d’amour pour une garce rencontrée sous sa prestance passée et qui le conduira à la déchéance totale. Voilà une première analyse, du côté de la norme sexuelle, la seule dicible à cette époque. Si l’on sait lire entre les lignes (ou voir entre les images), en voici une autre : deux amis, unis par un amour ineffable, sont dans le même corps d’armée. L’un est « Gueule d’amour », chouchou des femmes, l’autre est un obscur. Libérés, le beau gosse devient un simple typographe alors qu’ « l’obscur » devient un riche médecin. Tous deux vont s’éprendre de la même femme qui les fera tourner pareillement en bourrique. À la fin, débarrassés enfin d’elle, ils pourront s’étreindre au départ d’un train pour l’Afrique que prendra seul « Gueule d’amour ». Mais on devine qu’ils se rejoindront sous le chaud soleil et couleront des jours heureux… Un Gabin surprenant donc, grand comédien parce que humble, qui passe en quatre-vingt-dix minutes du modèle de la virilité à cette épave qui pleure comme une fille dans les bras de son fidèle ami en le suppliant de l’aider. Le propos est tout sauf surprenant chez Grémillon qui, longtemps avant les premières recherches des Gender Studies, savait que les inscriptions ne sont pas exclusives et que l’homme est aussi une femme…