Vous rendre coupable de votre propre regard

Sion Sono possède un talent assez rare : celui de faire voler en éclats les certitudes du spectateur sans jamais lui offrir le moindre refuge. Guilty of Romance en est probablement l'expression la plus troublante. Sous les atours d'un thriller érotique, le cinéaste japonais orchestre une descente dans les replis du désir, de l'identité et de la honte avec une liberté insolente. Plus le film avance, plus il cesse de raconter une histoire pour ausculter celui qui la regarde.


Je ne m'attendais pas à éprouver une sensation aussi contradictoire. Peu de films m'ont placé dans une position aussi inconfortable. La sensualité de certaines images est indéniable, presque grisante. Sono filme les corps avec une intensité qui capte immédiatement le regard, et pourtant, au même instant, quelque chose résiste. Un malaise s'installe, diffus mais tenace. J'étais à la fois happé par cette charge érotique et dérangé de l'être. Le film finit par retourner cette contradiction contre son propre spectateur. Pourquoi suis-je fasciné ? Pourquoi ai-je tant de mal à détourner les yeux ? Cet étrange effet de miroir, où le désir devient lui-même un objet de réflexion, confine à mes yeux au génie.


L'intrigue policière, avec son corps mutilé découvert dans un quartier interlope de Tokyo, n'est finalement qu'un seuil. Très vite, l'enquête cède la place à quelque chose de plus profond. Sono s'intéresse moins au crime qu'au lent glissement d'Izumi hors de la vie qu'on lui a assignée. Épouse d'un écrivain à succès qui ne voit en elle qu'une présence domestique, elle découvre peu à peu une autre manière d'habiter son propre corps. Cette émancipation possède pourtant quelque chose d'inquiétant dès ses premiers pas. Chaque liberté conquise semble ouvrir une porte sur une nouvelle forme d'aliénation.


C'est toute la force du personnage. Izumi ne devient jamais un symbole. Elle reste opaque, contradictoire, parfois déroutante. Son désir d'exister ne prend pas le chemin attendu. Il se nourrit de pulsions, d'humiliations, de découvertes, d'abandons successifs. Sono refuse les trajectoires rassurantes. Il filme une femme qui cherche sa vérité dans un monde où chacun semble condamné à jouer un rôle, quitte à s'y perdre définitivement.


Cette ambiguïté irrigue toute la mise en scène. Les rouges éclatants, les lumières artificielles, les rues nocturnes de Tokyo, les intérieurs d'une froideur clinique composent un univers où chaque lieu paraît refléter un état mental. Le réel se dérègle progressivement sans jamais basculer dans le fantastique. Tout semble légèrement déplacé, comme dans un rêve dont la logique nous échappe mais dont les émotions, elles, demeurent parfaitement tangibles. Sono possède cette faculté de rendre une image magnifique tout en y laissant sourdre une menace. La beauté n'apaise jamais. Elle attire, puis elle inquiète.


Ce qui frappe surtout, c'est la manière dont le cinéaste utilise l'érotisme. Beaucoup auraient filmé ces scènes pour provoquer ou séduire. Lui s'en sert comme d'un révélateur. Le sexe devient un langage, parfois un rapport de force, parfois un refuge, parfois une monnaie d'échange. Rien n'y est stable. Les rapports de domination changent sans cesse de visage. Les personnages pensent reprendre le contrôle de leur existence alors qu'ils glissent souvent vers une autre forme d'enfermement. Cette instabilité permanente donne au film une profondeur qui dépasse largement son apparente provocation.


La relation entre Izumi et Mitsuko participe pleinement de cette richesse. Miki Mizuno compose un personnage d'une fragilité bouleversante, capable de passer d'une douceur effacée à une intensité qui finit par inquiéter. Face à elle, Megumi Kagurazaka dégage une énergie magnétique, insaisissable, où la liberté affichée semble masquer des blessures autrement plus profondes. Elles incarnent moins deux destins opposés que deux réponses possibles au même vertige existentiel.


Ce qui me fascine encore aujourd'hui, c'est que Guilty of Romance refuse obstinément de délivrer une morale. Les lectures féministes, les critiques de la société japonaise, la réflexion sur la marchandisation des corps ou sur les carcans sociaux trouvent toutes leur place dans le film, mais aucune ne suffit à l'épuiser. Sono laisse volontairement subsister une zone d'inconfort. C'est précisément dans cet espace que le film continue de vivre longtemps après le générique.


Son cinéma est souvent qualifié d'excessif. Le mot est juste, mais il manque l'essentiel. Cet excès n'a rien d'un simple goût pour la surenchère. Il ressemble davantage à une nécessité. Comme si les sentiments, les frustrations et les pulsions de ses personnages étaient devenus trop vastes pour tenir dans une forme plus sage. Certaines ruptures de ton déconcertent, quelques scènes semblent toujours prêtes à franchir la ligne rouge, mais cette instabilité fait partie intégrante de l'expérience. Elle empêche le spectateur de s'installer confortablement dans une lecture unique.


Il existe des films qui séduisent, d'autres qui dérangent. Guilty of Romance accomplit quelque chose de beaucoup plus rare : il réussit à faire naître les deux sensations dans le même mouvement, jusqu'à les rendre indissociables. Peu d'œuvres m'ont donné le sentiment aussi troublant que mon propre regard faisait partie du dispositif imaginé par leur auteur. Lorsque les crédits de fin apparaissent, le mystère du meurtre n'est plus vraiment la question. Celle qui demeure est infiniment plus embarrassante : qu'est-ce que ce film vient de révéler de moi ?

Kelemvor

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7

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