Gummo
7.3
Gummo

Film de Harmony Korine (1997)

Je crois que dans le cinéma que j’aime, Gummo tient l’équilibre parfait entre l’hermétisme et la perméabilité, entre œuvre intellectuelle à l’européenne et film pop à l’américaine.
Effet Springbreakers ou non, petit à petit s’élargit le cercle des amateurs de la friandise toxique et fondante de l’ami Korine. Y a-t-il de mauvaises manières de découvrir des chefs-d’œuvre ? Ce qui m’a mené à celui-ci est l’intrigant photogramme d’un garçon en short coiffé d’oreilles de lapin roses… Les quatre-vingt-dix minutes de Gummo regorgent de telles images ; leur puissance — et leur richesse par rapport au pur surréalisme doctrinal — vient de ce que le surréalisme n’y a pas divorcé d’avec le réel.
Le réel, on y est même embrenné jusqu’au cou, du début à la fin : rien d’hallucinatoire dans cette évocation en vase clos de la vie à Xenia, localité de l’Ohio ravagée par le désœuvrement et que même une tornade survenue quelques années plus tôt n’a jamais tirée de sa torpeur. Mais la chape de misère sociale et affective qui pèse sur la bourgade n’exclut pas qu’y éclose, sordide ou non, la fantaisie — dût-on la trouver dans une tranche de bacon scotchée parmi des poupées au carrelage crasseux d’une salle de bain.
Oui, parce que regarder Gummo, c’est accepter une séquence qui montre une gentille blondinette filmée façon archives familiales — avec en voix off le récit par l’adolescente d’agressions sexuelles subies du père. La scène suivante voit deux gosses vendre du chat à un gérant d’épicerie. C’est ce qui tient lieu d’aventures à ces deux-là, d’ailleurs, qui structure le film. Après cette scène — après bien d’autres —, le spectateur se dit que l’intrigue est enfin lancée ; après la suivante il sera déçu, car il n’y a pas d’intrigue : le film s’est ouvert dès la comptine dévoyée des premières secondes.
Et s’il fallait trouver un Virgile dans cet Enfer aux cercles imbriqués, un lapin blanc dans ce pays sans merveilles, ce serait cet étrange bunny boy, victime pour de rire de brutes en puissance, accordéoniste déchaîné à ses heures, et tombeur de blondes en piscine. Mais alors que Virgile expliquait à Dante ce qu’ils voyaient, alors que le lapin blanc guidait à sa manière la jeune Alice, l’enfant à la capuche rose reste constamment muet — plus muet encore que ce couple de sourds-muets qui se disputent dans un bowling.
Comme il est difficile de se faire de ce film une idée fiable sans l’avoir vu mais facile de s’en faire une fausse en lisant des critiques — y compris celle-ci —, précisons qu’il n’est jamais ouvertement trash ou provocateur : en tant que défi permanent lancé à la notion de spectacle, Gummo place ailleurs la subversion. Rappelez-vous la blague la plus obscène de votre connaissance, avec autant de substantifs en -phile que vous voudrez ; maintenant, imaginez que c’est Droopy ou Édouard Balladur qui vous la raconte. Il y a un peu de ça dans Gummo.
En fait l’oxymore y pullule. Une scène voit un homme louer à deux garçons celle qui est peut-être sa femme, ou alors sa fille : en termes d’abjection, ça assure. De leurs ébats — mais y aura-t-il seulement consommation ? — le spectateur ne verra qu’une courte scène de tendresse entre le plus jeune des deux gosses et la prostituée, qui n’a visiblement pas toutes ses facultés mentales. Une tendresse presque maternelle, une tendresse infinie et chaste. Peut-être l’intérêt de Gummo, film inébranlablement optimiste, réside-t-il dans l’évocation de ces moments de grâce indescriptible et touchante qui surviennent dans l’existence, et appellent moins la compréhension que la jouissance.
“Life is beautiful. Really it is. Full of beauty and illusions. Life is great. Without it you’d be dead”, dit d’ailleurs un personnage du film. C’est si con et si vrai qu’on en vient à se demander, en contexte, si ce n’est pas à la fois très intelligent et faux.

Alcofribas
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le 12 sept. 2015

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Alcofribas

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