10
101 critiques
Be brave
Basé sur la nouvelle éponyme, Hamnet est le dernier défi que s’est lancé Chloé Zhao.Pour ce projet, la cinéaste a pu compter sur la collaboration de l’auteure du roman, qui a coécrit le scénario à...
le 12 oct. 2025
C’était difficile d’aller voir Hamnet sans être un minimum influencée par le bruit médiatique autour de la victoire de Jessie Buckley aux Golden Globes. Mais ce qui m’attirait surtout, c’était de retrouver Chloé Zhao, dont j’avais aimé The Rider mais surtout Nomadland, et dans les deux cas, cette manière de filmer les espaces, la nature, les liens un peu intangibles entre les lieux et les êtres qui les habitent.
Et quelque part, ce bruit autour du film nuit presque à ce qu’il essaie de faire. Si on le découvre sans savoir de quoi il parle, on comprend assez vite qu’on est avant tout face à une histoire entre deux personnes, racontée du point de vue de la femme. Beaucoup d’émotions, une réflexion sur le rôle et les aspirations de chacun, sur le deuil, et sur ce qui fait les liens entre personnes. Le lien à Shakespeare est très ténu, révélé tardivement, comme pour mieux souligner qu’il n’est qu’un prétexte. Mais évidemment, la "supercherie" ne tient pas longtemps, ne serait-ce qu’à cause de la citation d’ouverture qui nous rappelle que Hamnet et Hamlet viennent de la même racine. Et bon, des Hamlet, on n’en connaît pas cinquante mille…
Pour moi, le film met surtout en avant deux êtres un peu en décalage avec leur époque. On est à Stratford, dans l’Angleterre rurale du XVIe siècle. D’un côté, un jeune homme, professeur et dramaturge à ses heures, sans doute trop éduqué pour ses pairs, qu’il juge soit trop rustres, soit trop corsetés par leurs traditions. De l’autre, Agnes, une jeune femme qui ne trouve pas vraiment sa place dans une famille recomposée, sous le regard d’une belle-mère peu aimante. Elle a grandi au contact d’une mère guérisseuse, proche de la nature. Elle possède un faucon, fait preuve d’indépendance, a peu d’estime pour la religion, dans une Angleterre qui commence à craindre ce genre de liberté. Ce décalage crée une force de gravité entre eux.
Le film parle autant d’aspirations individuelles que de vie à deux. Cette question revient souvent : qu’est-ce qui est suffisant ? qu’est-ce qu’on veut vraiment ? Leur couple est fondé sur une profonde liberté, mais aussi sur des heurts constants avec les attentes de leur entourage. Agnes va vivre chez la famille de Will, devoir s’adapter, se soumettre à des règles. Et même si leur amour est fort, leurs désirs divergent : elle est très attachée à la terre, à la nature, heureuse à Stratford, alors que lui a besoin de plus. Elle le laisse partir à Londres, par amour. Le film a d’intéressant de prendre le point de vue de celle qui reste. Agnes affirme que leur lien survivra à tout. Ce n’est pas une femme frustrée ou sacrificielle. Mais une distance s’installe. Et quand le drame frappe, l’éloignement devient incommunication.
L’autre grand thème du film, bien sûr, c’est le deuil. Mais pas le deuil individuel. C’est le deuil vécu en couple. Et tout ce que ça suppose de non-dits, de malentendus, de besoin de reconnaissance mutuelle. Agnes est quelqu’un qui ressent les choses, les exprime simplement, sans tabou. Will, lui, a grandi dans un milieu plus contraint. Pour exprimer sa douleur, il a besoin de passer par l’écriture, par le théâtre. Ce final, où l’œuvre devient une catharsis, une manière d’exprimer ses émotions plus librement au travers de métaphores, peut certes relever du cliché de l’artiste, mais se révèle tout de même d’une grande justesse. Et j’y vois plus la réouverture de la communication et la possibilité d’une réconciliation, qu’une consécration intellectuelle et artistique.
Tous ces thèmes sont universels. Ils dépassent de loin l’époque où le film se situe, ce qui me fait d’ailleurs pardonner certains anachronismes. Ce n’est pas un film d’époque au sens strict. Il y a quelque chose de profondément humain qui transperce. Cette humanité est magnifiée par une interprétation hallucinante de Jessie Buckley. Elle est tout simplement extraordinaire. C’est aussi qu’on lui donne un rôle d’une rare richesse : elle est présente tout au long du film, elle peut incarner plusieurs facettes de ce que c’est qu’être une femme sans être réduite à une seule fonction. Elle n’est pas juste la jeune femme rebelle, ou la guérisseuse, ni seulement mère, ni simplement épouse. Elle est tout ça à la fois, avec un naturel fou. Elle exprime sans filtre, sans coquetterie. Le rapport qu’elle entretient à la nature, au corps, à la vie, à la mort, est d’une vérité saisissante. Les scènes d’accouchement, par exemple, sont incroyablement brutes. Et quand sa belle-mère lui ordonne de se taire, pour ne pas "être entendue", on saisit tout de suite l’opposition entre deux visions du monde. Jessie Buckley porte ce rôle avec une puissance physique et émotionnelle absolument remarquable. À côté d’elle, les autres acteurs s’effacent. Paul Mescal, que j’apprécie beaucoup par ailleurs, reste ici dans un registre très introverti ; et il serait peut-être temps de lui offrir un rôle différent. S’il est touchant dans sa partition, il se fait clairement voler la vedette par Jessie Buckley. Il faut aussi saluer l’incroyable Jacobi Jupe, qui joue Hamnet à 11 ans. Il est bouleversant. La scène avec sa sœur, où il essaie de lui sauver la vie, est d’une intensité rare pour un enfant acteur.
Par ailleurs, je suis encore une fois marquée par la manière dont Chloé Zhao filme les espaces Comme dans Nomadland, la nature joue un rôle. Les scènes de forêt, surtout en première partie de film, sont profondément immersives. Il y a une forme de merveilleux discret, une tension entre le nourricier et l’inquiétant. Cette ambiguïté me happe, personnellement, et m’a sans doute permis de mieux entrer dans le film, là où j’ai entendu que d’autres y restaient à distance. Petit regret technique cependant : quand on demande à Max Richter de composer la musique d’un film, ce serait bien qu’il n’utilise pas On the Nature of Daylight encore une fois. C’est une composition magnifique, mais elle est maintenant trop associée à d’autres œuvres, et son utilisation ici, en scène finale, enlève un peu de singularité au film.
J’entends les critiques. Oui, l’ancrage autour de Shakespeare est un argument de production plus qu’artistique. Oui, il y a des pamphlets imprimés et des attitudes trop sages au théâtre. La langue n’est évidemment pas celle de l’époque, mais honnêtement : personne aujourd’hui ne pourrait suivre un film en vieux français ou en vieil anglais. Il faut faire le deuil de ce réalisme linguistique. Et puis, soyons sérieux : retournez voir des films d’époque des années 80 ou 90, regardez les décors et les costumes. On est devenus exigeants, parfois jusqu’à l’absurde. Aujourd’hui, on fait déjà bien mieux, et on peut accepter quelques écarts quand ils ne nuisent pas au cœur du propos. Hamnet n’est pas un film d’époque "exact". Et ce n’est pas grave. Il ne cherche pas à être le biopic de Shakespeare. Il raconte autre chose. Une histoire universelle. Une histoire d’amour — passionnel, conjugal, filial, fraternel et spirituel. Et moi, il m’a prise aux tripes.
Donc, soit on entre dans cette histoire et on la trouve belle. Soit on n’y entre pas, et alors rien ne fonctionne. Mais si on accepte de se laisser porter, Hamnet offre une expérience sensible, forte, touchante. Et il propulse définitivement Jessie Buckley comme une immense actrice.
Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Les meilleurs films de 2026 et Films vus avec le CS Cinema Club - 2026
Créée
le 31 janv. 2026
Critique lue 9 fois
10
101 critiques
Basé sur la nouvelle éponyme, Hamnet est le dernier défi que s’est lancé Chloé Zhao.Pour ce projet, la cinéaste a pu compter sur la collaboration de l’auteure du roman, qui a coécrit le scénario à...
le 12 oct. 2025
6
3171 critiques
Longue histoire que celle de Shakespeare au cinéma : au-delà de la multitude d’adaptations de son œuvre, un certain nombre de films ont tenté de représenter le dramaturge et sa vie, souvent sans...
le 24 janv. 2026
9
6818 critiques
Très honnêtement, voir un autre biopic plus ou moins mensonger sur Shakespeare était la dernière chose dont nous avions envie en ce début 2026. Et le nom du très critiquable Sam Mendes (l’un des...
le 21 janv. 2026
3
894 critiques
Dès les premières minutes de À Bicyclette !, quelque chose cloche. On ressent un malaise, une impression de flottement, comme si le film ne trouvait pas son équilibre. L’histoire semble pourtant...
le 15 mars 2025
3
894 critiques
Je ne connaissais pas le manga original, mais j'avais beaucoup apprécié Monster et 20th Century Boys, et la note de 8 à l'époque sur senscritique avait éveillé ma curiosité. Pluto nous plonge dans un...
le 4 déc. 2023
3
894 critiques
La bonne épouse est pour moi un résultat vraiment décevant. La bande-annonce promet une comédie qui tire vers la satire, le sujet du film étant les écoles ménagères dans les années 60, juste avant...
le 10 juil. 2020
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème