Hamnet
7.1
Hamnet

Film de Chloé Zhao (2025)

La première moitié du film m’allait. J’aime la forêt. J’aime bien le côté gentiment mystique. Et je trouve que la mort de Judith transmise à Hamnet marchait bien. C’était émouvant, ça joue bien, et l’élévation mythique sympathique.


Puis, lentement, vient la catastrophe,,... Au moment où Paul Mescal s’écrie “To be or not to be that is the question” j’ai su, j’ai compris la teneur hautement blasphématoire du reste du film. Le moment où Paul Mescal arrête d’être Paul Mescal et doit être Shakespeare plus rien ne va.

Le film nous explique que la grandeur de la fameuse tirade “être ou ne pas être” vient d’une pensée suicidaire de Shakespeare qui n’arrive pas à faire le deuil de son enfant. Alors qu’il hésite à se jeter dans le fleuve, il se serait écrié “être ou ne pas être, telle est la question”. Aïe. Vraiment Aïe. En fait dès ce moment il y a tout le problème que j’ai avec ce film.

La thèse du film, c’est que la grandeur de Shakespeare, et donc de Hamlet, viendrait de la sublimation de son deuil non résolu. Il écrirait de bonnes pièces parce qu’il aurait su mettre à l’écrit ses grandes tristesses. Sauf que non. Et à partir de maintenant je vais être cuistre:

“écrivain, ou me pensant tel, je continue à me tromper sur les effets du langage : je ne sais pas que le mot « souffrance » n 'exprime aucune souffrance et que, par conséquent, l'employer, non seulement c'est ne rien communiquer, mais encore, très vite, c'est agacer (sans parler du ridicule). Il faudrait que quelqu'un m'apprenne qu'on ne peut écrire sans faire le deuil de sa « sincérité » (toujours le mythe d 'Orphée : ne pas se retourner).”

Le film nous fait croire à ce mensonge que la qualité de notre écriture est à la mesure de notre souffrance. Or, et je vous invite à reproduire ça chez vous, si on met à l’écrit ce qu’on crie en pleurant, c’est de la merde. Je peux en témoigner. Et ce mensonge ce n’est pas rien du tout parce que c’est l’exacte raison qui fait que je trouve proprement “ridicule” le jeu de Paul Mescal: non, quand on est en deuil, on ne parle pas en vers blanc avec des considérations métaphysiques.


Venons en donc au fait avec la représentation d’Hamlet.

La fameuse affiche du film avec le public qui tend la main au comédien d’Hamlet, c’est justement le point culminant du ridicule du film.

Non seulement le film nous disait qu’on écrit bien quand on se prend pour son personnage mais maintenant il nous dit qu’on apprécie une pièce quand on prend pour vrai le personnage sur scène. Agnès prenant la main de Hamnet et donc actant qu’en fait le comédien et son fils, c’est pareil, c’est vouloir rendre beau et émouvant ce que Shakespeare s’est efforcé de ridiculiser dans toute son œuvre.


Le dernier acte de Songe d’une nuit d’été est une mise en abyme. Une troupe de comédiens joue devant l’aristocratie et pensent que pour faire une bonne pièce, il faut que ce soit le plus réaliste possible, il faut que le public croit que ce qui se passe sur scène est vrai. Donc si deux amants séparés par un mur se disent Je t’aime sous la pleine lune, il faut qu’un comédien joue la lune et qu’un comédien joue le mur. C’est évidemment un passage extrêmement drôle et ridicule. Le point culminant c’est lorsqu’un comédien joue un lion et qu’une personne dans le public dit “Je me demande si le lion doit parler.” puisqu’une bonne pièce de théâtre c’est quand on croit à ce qui se passe sur scène. Donc quand le film fait l’éloge d’Agnès croyant vraiment voir son fils sur scène, le film fait le choix plus que curieux de rendre émouvant un personnage que Shakespeare a par ailleurs ridiculisé.

De plus, dans la pièce même Hamlet, il y a une mise en abyme. Hamlet joue devant son oncle assassin une pièce qui met en scène un fratricide. Évidemment, l’oncle s’identifie au personnage sur scène et ordonne d’interrompre la pièce: Hamlet a enfin la preuve que son oncle a tué son père puisqu’il s’est identifié au personnage. Dans le film, ça confirme bien que c’est plus qu’étrange comme choix de faire l’éloge de l’identification au personnage sur scène: Agnès est alors sur le même plan qu’un assassin piégé par Hamlet pour avoir pris pour vrai ce qui se passe sur scène…


Le film choisit de prendre au pied de la lettre le titre “L’histoire tragique de Hamlet”. Or, c’est aussi une grave erreur. Car oui, Hamlet c’est aussi très drôle.

Attention, ma critique n’est pas que le film ne serait pas “fidèle” à la pièce, ça je m’en fiche, d’autant plus que c’est l’adaptation d’un roman récent. Ma critique est que les changements et les occultations par rapport à la pièce sont vraiment pour le pire.

Déjà, si Hamlet est un personnage proprement fou (le film ne le montre pas une seconde) c’est par la même occasion un héros pathétique et vulgaire. Ça, le film dans toute sa pudeur et son larmoiement ne pouvait pas le montrer mais HAMLET FAIT BEAUCOUP DE BLAGUES DE CUL. Et oui.

Pour revenir à la scène finale, dans la pièce, cette fin en bain de sang est ABSURDE VOIRE RIDICULE. La mère d’Hamlet meurt uniquement à cause d’un quiproquo parce que son mari voulait tuer Hamlet avec le breuvage. Hamlet meurt uniquement à cause d’un hasard parce qu'il échange son épée avec son adversaire qui a enduit son épée de poison. Et pourquoi est-ce que son adversaire veut le tuer ? Parce que Hamlet a tué sans faire exprès le père d'Ophélia qu’il pensait être un rat derrière des rideaux (et que par la suite, Ophélia s’est suicidée). Si la mort du père d’Ophélia est assurément drôle, ce n’est pas exagéré de considérer aussi la fin d’Hamlet comme étant ridicule. Or, le film en fait uniquement une fin tragique, larmoyante. Sauf que pour toutes les raisons que j’ai expliquées, j’ai juste ri et je n’ai pas pleuré.


Créée

le 25 janv. 2026

Modifiée

le 26 janv. 2026

Critique lue 82 fois

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5

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