« Bowels in or bowels out ? » HANNIBAL LECTER

En 1991, The Silence of the Lambs de Jonathan Demme sort au cinéma et devient immédiatement un véritable phénomène. Son triomphe se confirme aux Oscars, où il remporte les cinq récompenses majeures de l’industrie : meilleur film, réalisateur, acteur, actrice et scénario adapté. Une performance extrêmement rare dans l’histoire de la cérémonie. Malgré un temps de présence relativement court, Hannibal Lecter marque durablement les esprits et devient l’un des antagonistes les plus cultes de l’histoire du cinéma, ainsi qu’une nouvelle figure incontournable de l’horreur.

Thomas Harris, auteur de Red Dragon et de The Silence of the Lambs, et surtout créateur d’Hannibal Lecter, doit maintenant fournir de la matière nécessaire a une suite qui paraît presque inévitable. Pourtant, l’écrivain ne semble pas pressé de retrouver son célèbre cannibale. Peu prolifique et réputé pour prendre énormément de temps dans son processus d’écriture, Harris cherche pendant plusieurs années la direction à donner à son histoire.

De son côté, Jonathan Demme exprime rapidement son intérêt pour l’adaptation d’une éventuelle suite, à condition évidemment que Thomas Harris l’écrive. L’attente concerne également les producteurs Dino et Martha De Laurentiis, qui contrôlent les droits cinématographiques liés au personnage d’Hannibal Lecter et espèrent pouvoir rapidement relancer la franchise. Mais sans nouveau roman, impossible de réellement avancer. Au fil des années, l’impatience grandit donc aussi bien à Hollywood que chez les lecteurs et les spectateurs.

En 1999, Hannibal de Thomas Harris est finalement publié. Très attendu, le roman provoque pourtant un véritable choc chez une partie des lecteurs, notamment en raison de l’évolution extrêmement controversée de Clarice Starling. Dans les derniers chapitres, Hannibal Lecter la drogue et la conditionne psychologiquement, tandis que leur relation prend une direction de plus en plus dérangeante, avec notamment la célèbre scène durant laquelle ils mangent le cerveau de Paul Krendler. Plus surprenant encore, Clarice finit par accepter Hannibal et devient sa compagne. Une conclusion radicale qui bouleverse complètement la dynamique établie entre les deux personnages dans l’œuvre précédente.

Cette direction controversée pose immédiatement problème lorsqu’il est question d’adapter le roman au cinéma. Jonathan Demme décide finalement de ne pas réaliser cette suite, estimant notamment que certains éléments du livre sont trop excessifs et difficiles à transposer. Jodie Foster, qui avait remporté l’Oscar de la meilleure actrice grâce à Clarice Starling, ne reprend pas non plus son rôle, la trajectoire réservée au personnage ne correspondant pas à la vision qu’elle souhaitait défendre. Le projet perd ainsi deux de ses principaux artisans. Pour une suite aussi attendue, le développement commence donc de manière particulièrement compliquée.

Ridley Scott est alors approché par Dino De Laurentiis pour prendre le rôle de réalisateur. Scott accepte de reprendre un projet devenu particulièrement délicat car il est intéressé par l’univers sombre et sophistiqué d’Hannibal Lecter. Cependant, Scott partage certaines des réserves exprimées autour du roman. C’est surtout sa conclusion et la transformation de la relation entre Clarice et Hannibal en véritable romance qui lui posent problème. Scott ne souhaite pas reproduire cette fin telle quelle à l’écran. Thomas Harris accepte que l’adaptation prenne certaines libertés avec son livre, permettant au réalisateur de construire une conclusion différente.

Ted Tally, scénariste oscarisé du premier film, refuse lui aussi de participer à cette suite, notamment parce qu’il n’adhère pas à certaines orientations prises par Thomas Harris. David Mamet est alors engagé pour transformer cet imposant roman en scénario et livre une première version qui ne convainc pas totalement Ridley Scott et les producteurs. Steven Zaillian est ensuite appelé pour reprendre en profondeur le travail et rendre l’histoire plus adaptée au cinéma. Profitant de la liberté accordée par Thomas Harris, le scénario s’éloigne notamment du dernier acte du roman.

En 2001, Hannibal sort finalement au cinéma et connaît un succès commercial considérable, preuve que le public attendait impatiemment le retour du célèbre cannibale. En revanche, l’accueil critique est beaucoup plus mitigé et le film ne parvient pas à reproduire le phénomène de The Silence of the Lambs.

Si Hannibal Lecter était finalement assez peu présent dans le premier film, il devient ici le véritable centre du film. On le suit beaucoup plus longtemps, on découvre son quotidien, ses goûts, sa manière de vivre et, surtout, on le voit enfin libre de ses mouvements. Pourtant, paradoxalement, plus Hannibal est présent à l’écran, moins je le trouve impressionnant. Dans le premier film, les barreaux participaient énormément à son aura : on savait qu’un monstre se trouvait derrière cette vitre, mais on devait imaginer ce dont il était réellement capable. Chaque apparition était un événement et chaque parole semblait dangereuse. Ici, cette part d’inconnu disparaît progressivement puisque Ridley Scott nous montre directement Lecter tuer, manipuler et mutiler ses victimes. Il reste fascinant, mais il perd à mes yeux une partie de cette inquiétante perfection qui le rendait presque irréel.

Le véritable cœur du récit reste évidemment la relation entre Hannibal Lecter et Clarice Starling. Leur lien est beaucoup plus ambigu qu'auparavant et dépasse désormais largement la simple confrontation entre une agent du FBI et un tueur en série. Ils passent leur temps à se chercher, à se provoquer, à se protéger et semblent incapables de véritablement couper le lien qui les unit. Hannibal pourrait faire disparaître Clarice de sa vie, Clarice pourrait chercher à l’abattre, mais quelque chose les ramène constamment l’un vers l’autre. Toute la dernière partie du film pousse cette idée jusqu’à une représentation presque littérale. Clarice menotte son poignet à celui de Lecter et, lorsque la police approche, Hannibal abat son couperet. Le montage entretient quelques secondes l’ambiguïté avant de révéler qu’il a préféré se mutiler lui-même plutôt que de couper la main de Clarice. Il faut donc qu’Hannibal se coupe littéralement une partie de lui-même pour rompre cette chaîne qui les unissait : une belle manière de symboliser cette relation impossible.

Anthony Hopkins et Julianne Moore forment un nouveau duo qui fonctionne. Hopkins est toujours excellent dans le rôle et donne même parfois l’impression de prendre un immense plaisir à retrouver Hannibal Lecter. Son personnage est désormais plus libre, plus théâtral et parfois même étrangement amusant, ce qui permet à l’acteur d’explorer une autre facette du monstre. Face à lui, Moore avait la lourde responsabilité de succéder à Jodie Foster et je trouve qu’elle s’en sort vraiment bien. Sa Clarice est différente : plus abîmée, isolée professionnellement et psychologiquement beaucoup plus vulnérable. Hannibal le comprend parfaitement et exploite constamment ses failles, tout en étant paradoxalement l’une des seules personnes qui semble réellement la respecter. Moore réussit ainsi à ne pas simplement imiter Foster et construit sa propre Clarice.

Il y a également quelque chose de profondément lancinant dans le film. Cela passe par la mise en scène de Ridley Scott, mais aussi par la photographie de John Mathieson et la musique de Hans Zimmer, qui donnent parfois au film une atmosphère presque hypnotique. Les lumières, les décors de Florence, les intérieurs sombres et cette musique élégante créent une sorte de ballet macabre autour de Clarice et Hannibal. Car les deux personnages ne font finalement pas que se traquer : ils se surveillent et, d’une certaine manière, se protègent également. Hannibal refuse que quelqu’un d’autre que lui puisse détruire Clarice. Le sort réservé à Paul Krendler en est probablement la démonstration la plus spectaculaire : Lecter transforme l’un des hommes ayant humilié et saboté Clarice en victime d’un dîner absolument cauchemardesque.

Les seconds rôles participent également beaucoup à l’identité du film, mais celui qui marque évidemment le plus reste Mason Verger. Unique victime connue d’Hannibal Lecter ayant survécu à une rencontre particulièrement atroce avec lui, Verger nourrit une haine absolument viscérale envers Lecter et consacre sa fortune à préparer sa vengeance. Mais avant même de comprendre son histoire, c’est son apparence qui frappe. Son visage ravagé est absolument incroyable et volontairement répugnant, au point qu’il semble parfois difficile de regarder directement le personnage. Ce travail est principalement celui de Greg Cannom, responsable des maquillages spéciaux du film, qui nous sert un maquillage aussi crédibles qu’horribles.

Gary Oldman, se cache derrière le visage de Mason Verger, ce qui est assez incroyable tant l’acteur est méconnaissable. Son absence de crédit à l'écran participe d’ailleurs à l’étrangeté du personnage : Oldman avait choisi de jouer avec cette idée d’un homme sans visage interprété anonymement, même si sa participation au film avait été révélée avant sa sortie. Sous les prothèses, il réussit à créer un personnage immédiatement identifiable par sa voix, ses intonations et cette haine maladive qui semble déterminer toute son existence. Mason est monstrueux à sa manière, ce qui permet au film de placer Hannibal face à quelqu’un qui n’est certainement pas une victime innocente. Et évidemment, dans un film consacré à Hannibal Lecter, une vengeance aussi obsessionnelle ne pouvait que se terminer de manière atroce.

Visuellement, il me manque néanmoins quelque chose que j’associe énormément à Hannibal Lecter : le raffinement. Le personnage conserve évidemment sa culture, son goût pour l’art, la gastronomie, la musique et les belles choses, et toute la partie florentine cherche justement à souligner cette sophistication. Pourtant, lorsque le film bascule véritablement dans l’horreur, Ridley Scott insiste énormément sur la chair, le sang, les mutilations et le grotesque. Le film devient alors beaucoup plus graphique et, à mes yeux, presque dégueulasse. Le problème n’est pas tant la violence elle-même que ce qu’elle provoque sur ma perception du personnage. J’imaginais Lecter comme un monstre d’une élégance absolue, dont l’horreur était justement renforcée par son raffinement. Ici, en montrant frontalement certaines atrocités, le film le ramène davantage vers une horreur physique et viscérale. Cela modifie forcément l’image que je m’étais construite d’Hannibal Lecter.

Hannibal est une suite fascinante parce qu’elle fait pratiquement l’inverse de The Silence of the Lambs. Là où le premier film entretenait le mystère autour d’Hannibal Lecter, celui-ci veut tout nous montrer. Ridley Scott livre un film beaucoup plus baroque, sanglant et excessif, porté par un excellent Anthony Hopkins et une Julianne Moore qui réussit la difficile mission de succéder à Jodie Foster. Mais cette omniprésence de Lecter lui fait aussi perdre une partie de sa puissance. À trop montrer le monstre, le film détruit une partie du mystère qui le rendait si terrifiant. Hannibal reste donc une très bonne suite à mes yeux, mais il transforme tellement son personnage principal qu’il ne retrouve jamais totalement la fascination presque parfaite que provoquait The Silence of the Lambs.

StevenBen
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Les meilleurs films de Ridley Scott et Les meilleurs films de 2001

Créée

hier

Critique lue 2 fois

Steven Benard

Écrit par

Critique lue 2 fois

D'autres avis sur Hannibal

Hannibal

Hannibal

4

Velvetman

le 2 avr. 2014

Suivre

Hannibal

Avec Hannibal, Ridley Scott n’offre malheureusement pas un film de sérial killer digne de ce nom mais arrive laborieusement à créer un simple petit polar mal fagoté, souvent boursouflé, jamais...

Hannibal

Hannibal

5

Cultural_Mind

le 7 août 2018

Suivre

Ridley, le col-Lecter

Presque dix années se sont écoulées depuis les cinq Oscars majeurs remportés par Le Silence des agneaux. Ridley Scott reprend alors le flambeau de Jonathan Demme en offrant à la tétralogie son...

Hannibal

Hannibal

9

mymp

le 31 oct. 2013

Suivre

Opéra bouffe

Il ne faudrait surtout pas chercher à comparer Hannibal au Silence des agneaux. Certes, il lui emprunte forcément les mêmes personnages-clés, mais tout à l’inverse du thriller purement psychologique...

Du même critique

Mario Tennis Fever

Mario Tennis Fever

7

StevenBen

le 13 févr. 2026

Suivre

« Let’s a play ! » MARIO

En 2025, la Nintendo Switch 2 entame officiellement son cycle de vie commercial. Après une phase de lancement marquée par des titres vitrines destinés à démontrer ses capacités techniques, la...

Légendes Pokémon : Z-A

Légendes Pokémon : Z-A

6

StevenBen

le 2 avr. 2026

Suivre

« Je dois beaucoup à Monsieur A.Z. » CETY

En 2022, Légendes Pokemon : Arceus sort sur Nintendo Switch et bouleverse en profondeur les codes établis de la licence Pokemon. Pour la première fois, la série adopte une structure semi–monde ouvert...

Superman IV - Le Face à face

Superman IV - Le Face à face

3

StevenBen

le 3 juil. 2025

Suivre

« I just wish you could all see the Earth the way that I see it. » SUPERMAN

À la suite de l’échec critique et commercial de Superman III, les producteurs historiques de la franchise, Alexander Salkind et son fils Ilya Salkind, perdent confiance dans la rentabilité de la...