Je connais encore trop peu le cinéma de George Cukor, pourtant figure majeure du classicisme hollywoodien. À l’exception de quelques titres, mon parcours reste lacunaire — et c’est un manque que je mesure d’autant plus à chaque découverte.
On a souvent réduit Cukor à un “cinéaste des femmes”, étiquette commode mais finalement assez pauvre, qui tend à simplifier une œuvre bien plus diverse. Certes, il a signé de remarquables mélodrames, comédies et comédies musicales, mais cette catégorisation masque la richesse de sa mise en scène et la subtilité de son regard.
Avec Hantise (Gaslight), il s’aventure sur le terrain du thriller psychologique — et y excelle. Le film, situé dans un Londres du XIXe siècle enveloppé de brume, installe une atmosphère trouble et oppressante, fidèle à son origine théâtrale dont il conserve la rigueur dramatique tout en l’ouvrant à une mise en images d’une grande finesse.
Il est d’ailleurs préférable d’en dire le moins possible sur l’intrigue : tout repose sur une mécanique de tension et de doute, un lent glissement vers l’inquiétude.
Face à la caméra, Charles Boyer et Joseph Cotten apportent une présence solide, mais le film appartient avant tout à Ingrid Bergman. Sa performance impressionne par sa justesse : elle traverse une palette d’émotions sans jamais céder à l’excès, travaillant dans la nuance, presque dans le tremblement.
C’est précisément là que réside la beauté du film. Cukor capte ces variations intimes avec une élégance rare, privilégiant la suggestion à la démonstration, et faisant de ce thriller une expérience avant tout intérieure.