Voilà un film bien curieux, de ceux qui laissent dans un état trouble, indécis. Un mystérieux individu tout de blanc vêtu se fait embaucher et héberger par un ami de jeunesse, s’insinuant insidieusement dans le quotidien de sa famille. Passé un terrible événement central autour duquel le récit s’enroule tout entier, l’homme disparaîtra aussi subitement qu’il était apparu.


La dialectique du vide et de l’embonpoint


Harmonium débute comme un lointain cousin japonisant d’Harry, un ami qui vous veut du bien (Dominik Moll, 2000) ou de Théorème (Pier Paolo Pasolini, 1969), dans une veine qui ne tiendrait ni de l’exercice de style ludique, ni de l’abstraction symbolique. En imposant dans un premier temps une ligne de conduite bien précise, dictée par une narration tendue, rigoureuse et efficace, pour mieux s’en détourner ensuite en empruntant d’étranges chemins de traverse, le récit s’inscrit dans une logique d’éclatement, d’hétérogénéité déstabilisante, entre effusion mélodramatique, tension sourde et tonalités ubuesques. Partagé entre une relative placidité de ton et une écriture prompte à tous les excès – travaillant autant le trop-plein, les débordements à la limite de la vraisemblance, que le retranchement, à travers un récit ostensiblement elliptique et irrésolu –, Harmonium développe ainsi une attitude presque schizophrénique, à la fois fascinante et déceptive, successivement grave et grotesque. La force du film – cette perpétuelle imprévisibilité, cette dramaturgie de l’omission – devient aussi sa plus grande limite, puisqu’à trop s’éparpiller, à trop laisser le soin au spectateur de combler les manques, il donne parfois l’impression d’une certaine vacuité. Ce culte de l’étrangeté crée indéniablement quelque chose, de l’ordre d’un inconfort, d’un bousculement des conventions, mais celui-ci vaut avant tout pour lui-même. Harmonium est un film qui ne manque pas d’idées, peut-être un peu de vision.


Deux et deux font-ils quatre ?


Kôji Fukada réintroduit dans une perspective plus linéaire, moins expérimentale, la structure bipartite, en miroir, qui fit les beaux jours du cinéma de David Lynch (Mulholland Drive, 2001) ou d’Apichatpong Weerasethakul (Tropical Malady, 2004) : arrivé à mi-parcours, le film se reconfigure et retravaille ses motifs sous le mode de l’écho et de la variation. La dynamique secrète du récit imprime ici une double perspective d’intégration/désintégration introduite au sein du noyau familial, par l’irruption d’un élément extérieur tour à tour (et simultanément) rejeté et désiré. Cette logique moléculaire, presque « nucléaire », qui prévaut dans la représentation des relations entre les individus, est indissociable d’un projet critique (un certain état traditionnel du Japon en ligne de mire) et d’un esprit créateur qui aime à se jouer des vertiges combinatoires : que l’on y soit trois – la famille au sens propre – ou quatre – la famille élargie à l’élément étranger –, tout fonctionne toujours par deux dans Harmonium. A l’exception de ces moments brefs mais déterminants où, le temps d’une photographie, les quatre personnages se retrouvent pris ensemble dans un même cadre, le groupe fonctionne en premier lieu comme somme d’individualités et de relations duelles : le plus souvent, il y a celui qui joue, et celui qui est joué, comme un écho à cet harmonium qui traverse l’histoire et lui confère son titre. Le recours au medium photographique n’est évidemment pas arbitraire : il dit quelque chose de la facticité, et par là même de l’impossibilité, de cette union du groupe, puisqu’il la fige – donc, en un sens, la détruit – à mesure qu’il la crée. La fin, en réinjectant au sein d’un événement à l’issue suspendue cette visibilité de quatre corps dans le cadre, ne saurait fixer la moindre certitude chez son spectateur qui, dès lors, se voit contraint de partager le sort des parents, qui s’interrogent, conjecturent, et, en achoppant sur l’ambiguïté fondamentale du réel, font l’expérience d’une aporie définitive.

CableHogue
6
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleurs films de 2017

Créée

le 7 janv. 2017

Critique lue 2.6K fois

CableHogue

Écrit par

Critique lue 2.6K fois

18
2

D'autres avis sur Harmonium

Harmonium

Harmonium

7

Zliott

le 7 janv. 2017

Suivre

Tac tac tac tac tac tac tac tac.

Une cinexpérience sans un bagage suspect à la gare qui empêche le RER C de s'y arrêter ne serait pas une bonne cinexpérience. On a été spoilé du nom du film par Jean-Sens Critique qui distribuait...

Harmonium

Harmonium

7

Dagrey_Le-feu-follet

le 16 janv. 2017

Suivre

Et soudain tout bascule...

Dans une discrète banlieue japonaise, Toshio et sa femme Akié mènent une vie en apparence paisible avec leur fille Hotaru. Un matin, Yasaka, un ancien ami de Toshio qui sort de prison se présente à...

Harmonium

Harmonium

8

JangoJack

le 12 janv. 2017

Suivre

ハルモニウム

Le violent "Battle Royal" et le délicat "Les délices de Tokyo". C'est avec une culture du cinéma Japonais proche de 0 que j'ai décidé d'aller voir "ハルモニウム". Étonnamment, j'y suis allé en pensant :...

Du même critique

Jeanne Dielman, 23, Quai du Commerce, 1080 Bruxelles

Jeanne Dielman, 23, Quai du Commerce, 1080 Bruxelles

10

CableHogue

le 7 mai 2014

Suivre

La logique du grain de sable

Sommet du cinéma conceptuel, chantre de la modernité cinématographique, Jeanne Dielman innerve encore aujourd’hui tout un pan du cinéma par ses parti-pris esthétiques révolutionnaires (Gus Van Sant...

Night Call

Night Call

4

CableHogue

le 25 nov. 2014

Suivre

Tel est pris qui croyait prendre...

Lou est un petit escroc qui vit de larcins sans envergures. Seulement, il veut se faire une place dans le monde, et pas n’importe laquelle : la plus haute possible. Monter une société, travailler à...

Anomalisa

Anomalisa

6

CableHogue

le 30 janv. 2016

Suivre

Persona

Anomalisa est un bon film-concept. Cependant, comme tout film-concept, il obéit à une mécanique qui, bien que finement élaborée, ne tient qu’un temps. La première demi-heure est absolument...