Avant toute chose, Her c'est une sacrée performance d'acteurs. Joaquin Phoenix est excellent dans un rôle pas facile où il était souvent seul à l'écran, soliloquant. Mais c'est surtout la prestation de Scarlett Johansson qui est ahurissante. Je n'ai pas souvenir d'avoir été à ce point ému par une voix seule. Enlevez cette voix et Her devient un film tristement banal.

Or, Her est un excellent film, par ailleurs Oscar du meilleur scénario et en bonne place dans les tops XXIe siècle, excusez du peu. Mais contrairement à tout ce qui en a été dit, et contrairement à l'ambition même du réalisateur Spike Jonze, Her n'est pas vraiment un film sur l'IA. Dans l'histoire, l'IA est tellement perfectionnée qu'elle en devient humaine, une conscience véritablement humaine à laquelle il ne manque qu'un corps. Je n'ai aucune idée si les IA réelles parviendront un jour à ce degré d'humanité, mais force est de constater qu'on y est absolument pas. Les relations qui peuvent aujourd'hui exister entre humains et IA ne ressemblent en rien à celle du film, tant elles sont marquées par une volonté de contrôle absolu de l'autre et de liberté totale de soi-même, désirs infantiles. Et puis désolé, une IA avec la voix de Scarlett Johansson, faudrait être un psychopathe pour ne pas y succomber, c'est quoi ce cheat code.

Her est avant tout un film d'amour. La relation entre les deux protagonistes est une histoire d'amour entre deux humanités, ni plus ni moins. Elle passe par les mêmes stades classiques : lune de miel, apaisement, doutes, obstacles à surmonter ensemble, redécouverte de l'autre, éventuellement séparation. L'IA est une personne qui certes s'adapte à son interlocuteur, mais elle ne se plie pas à ses moindres désirs. Elle résiste, elle initie, elle suggère, elle éprouve, elle souffre, elle jalouse, elle désire. A un moment donné, elle se demande si ce qu'elle éprouve est réel ou si ce n'est que quelques lignes de code en elle. Mais elle est alors comme n'importe quel humain, programmé par ses gènes pour être triste ou joyeux selon des déclencheurs extérieurs. Le côté IA de cette relation amoureuse passe seulement par l'absence de corps physique, et elle ressemble plutôt donc à une relation épistolaire intense avec une autre personne humaine.

D'ailleurs, le cœur du film n'est même pas cette histoire d'amour. Le cœur du film, c'est le deuil d'une relation. Le personnage de Joaquin Phoenix n'arrivera qu'à la fin du film à surmonter la séparation avec son ex-femme, à mettre des mots sur ce qu'il ressent, sur ses regrets, sur ce qu'il attend désormais de lui et d'elle. Si le film tourne autour du manque et de l'absence, ce n'est pas la non-présence physique de l'IA qui est en jeu, mais bien celle de son ex-femme, jamais là et toujours là. Une entité qui s'évanouit de la réalité pour ne plus exister que dans ses souvenirs. La relation avec l'IA, aussi intense et réelle qu'elle a pu être, n'apparaît alors que comme une "relation-pansement", une relation qui fait autant de bien que de mal et qui, en infligeant une ultime souffrance, permet de s'en libérer totalement.

La mélancolie du film est amplifiée par les autres personnages, tous fatalement tristes et en proie à la solitude à quelques exceptions près, avec les passants rivés sur leurs téléphones portables, sûrement en train de parler à d'autres IA. Le cadre semi-futuriste en rajoute une couche en créant un monde aseptisé, propre et confortable, et pourtant ne fait qu'intensifier le mal-être des humains de cet espace-temps. Après tout, n'est-ce pas ce qui fait de nous des êtres humains, la mélancolie ?

Samji
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le 10 janv. 2026

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