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le 15 févr. 2023
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Her n’est pas réellement un film sur l’amour entre un homme et une intelligence artificielle. C’est avant tout un film sur la solitude, le deuil amoureux et l’apprentissage de soi. Spike Jonze utilise ici la science-fiction non pas pour parler du futur, mais pour parler d’un problème profondément humain et actuel : notre incapacité à comprendre nos propres émotions malgré notre besoin constant d’être aimés.
Le personnage de Theodore est d’ailleurs construit entièrement autour de ce paradoxe. Il travaille en écrivant des lettres intimes à la place des autres, il met des mots sur les sentiments d’inconnus, mais se montre incapable d’exprimer les siens. C’est un homme bloqué émotionnellement, prisonnier de son passé et terrifié par la sincérité des relations humaines. Joaquin Phoenix livre ici une performance exceptionnelle, probablement l’une des meilleures de sa carrière avec Two Lovers. Ce qui rend son jeu aussi fort, c’est justement sa retenue. Tout passe par les regards, les silences, les hésitations ou sa manière d’occuper l’espace. On ne reconnaît même plus l’acteur tant Theodore semble exister par lui-même.
Et pourtant, la présence la plus marquante du film reste invisible. Scarlett Johansson réussit l’exploit de créer un personnage profondément humain uniquement par la voix. Samantha n’est jamais réellement montrée, mais elle devient malgré tout vivante grâce à son intonation, ses respirations ou ses silences. Le plus fascinant, c’est que le film était extrêmement en avance sur son temps. En revoyant HER aujourd’hui, Samantha ressemble déjà aux intelligences artificielles modernes, seulement de manière plus développée et plus humaine. Ce qui ressemblait autrefois à de la science-fiction paraît désormais presque banal, ce qui rend le film encore plus troublant.
Mais Samantha n’est pas seulement un intérêt amoureux. Elle agit surtout comme un miroir émotionnel pour Theodore. Elle est presque programmée pour lui redonner goût à la vie, pour l’aider à ressentir quelque chose à nouveau, à observer le monde et surtout à comprendre ce qu’il fuit depuis le début du film. La relation entre Theodore et Samantha est donc paradoxale : plus il se rapproche d’une intelligence artificielle, plus il redevient humain.
La mise en scène joue un rôle essentiel dans cette idée. Spike Jonze filme constamment Theodore comme un homme isolé du reste du monde. Même entouré de foule, tout dans le cadre rappelle sa solitude : sa posture fermée, les grands espaces autour de lui, ou encore les figurants qui semblent évoluer dans une réalité différente de la sienne. Son appartement désordonné traduit aussi sa détresse intérieure. Le film utilise énormément de plans larges ou de plans fixes silencieux qui laissent respirer le vide. Cette durée des plans est importante, car elle accentue la sensation de routine dépressive. Le temps paraît étiré, lent, presque anesthésié. Theodore semble davantage survivre que vivre réellement.
À l’inverse, les souvenirs de son ex-femme sont filmés de manière totalement différente. Le montage devient plus rapide, plus brouillon, avec de nombreux cuts, une caméra plus libre et une lumière beaucoup plus naturelle. Ces scènes ressemblent moins à des souvenirs précis qu’à des fragments émotionnels. Theodore ne se rappelle pas vraiment des événements, mais plutôt des sensations : un rire, une lumière, une présence humaine. Le film oppose ainsi deux formes d’amour. D’un côté, une relation humaine imparfaite, vivante et imprévisible. De l’autre, une relation artificielle rassurante mais désincarnée.
Cette opposition se retrouve également dans la photographie du film. HER possède une esthétique très douce, remplie de couleurs chaudes et notamment de rouge. Mais ce n’est jamais un rouge agressif ou passionnel. C’est un rouge innocent, nostalgique, presque réconfortant. On le retrouve partout : dans les vêtements de Theodore, les décors ou la lumière. Cette couleur semble rappeler son passé amoureux, comme si le personnage restait inconsciemment accroché aux derniers morceaux de chaleur humaine qu’il lui reste. La photographie paraît lumineuse et pleine d’espoir, mais émotionnellement tout semble gris, vide et mélancolique. Le film ressemble à un souvenir agréable qu’on refuse de laisser mourir.
L’OST accompagne parfaitement cette ambiance. La musique est douce, calme et mélancolique, mais cache toujours une certaine amertume. Elle reflète parfaitement Theodore : un homme qui paraît fonctionnel extérieurement mais qui reste émotionnellement détruit. Même le son participe à son isolement. Lorsqu’il parle avec Samantha grâce à son écouteur, il se coupe littéralement du monde réel. Sa voix devient plus importante que tout ce qui l’entoure. Plus leur relation avance, plus Theodore semble disparaître socialement.
Certaines scènes illustrent parfaitement cette idée. À un moment, Theodore est dans son bureau, perdu dans ses pensées entre son ancienne relation et sa nouvelle avec Samantha. Deux femmes apparaissent à gauche du cadre, comme des présences humaines encore proches de lui. Mais lorsque Samantha lui parle, la caméra effectue un travelling avant vers Theodore tandis que les personnages autour de lui quittent progressivement le cadre. La mise en scène montre alors visuellement son renfermement émotionnel et social.
La scène du rapport sexuel avec Samantha est également brillante. Le film abandonne complètement l’image pour un écran noir où tout repose uniquement sur le son, la respiration et l’imagination du spectateur. Spike Jonze retire volontairement le visuel pour nous faire ressentir l’absence physique de cette relation. Theodore ne vit finalement cette intimité que dans sa tête. C’est à la fois beau, triste et profondément dérangeant.
Et lorsque Samantha disparaît, Theodore se retrouve dans un silence total, plongé dans le noir. Mais ce moment révèle surtout une vérité essentielle : il a toujours été seul. Samantha ne faisait que masquer temporairement ce vide. Pourtant, le film ne tombe jamais dans le pessimisme total. Car grâce à cette relation artificielle, Theodore finit malgré tout par comprendre ses émotions et recommence enfin à regarder le monde réel. La lettre qu’il écrit à son ex-femme à la fin représente probablement le véritable climax du film. Pour la première fois, Theodore écrit sincèrement pour lui-même.
La dernière scène, où Theodore contemple enfin la ville aux côtés de sa meilleure amie, donne alors un nouveau sens à toute l’histoire. Jusqu’ici, le monde était flou, vide et brumeux. Désormais, les lumières de la ville semblent enfin exister. Le film raconte donc avant tout un processus de guérison émotionnelle. Samantha n’était pas la finalité de Theodore, mais une étape dans sa reconstruction.
Le film montre que l’être humain, en tant qu’animal social, a besoin d’amour, de présence et de connexion. Mais il montre aussi qu’en tant qu’être conscient et spirituel, nous restons enfermés dans une solitude intérieure impossible à partager totalement. HER devient alors moins un film romantique qu’une réflexion existentielle sur le vide émotionnel moderne.
Et c’est précisément ce qui le rend aussi bouleversant aujourd’hui. Le véritable danger du futur n’est peut-être pas que les machines deviennent humaines, mais que les humains finissent par chercher davantage de réconfort auprès des machines qu’auprès des autres humains.
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Créée
le 17 mai 2026
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