On a beau avoir l’habitude, il est toujours difficile de se faire à cette manie très moderne de vouloir décider du sort d’un film dès sa première présentation, notamment au festival de Cannes. Comme si le fait de faire partie des élus ayant l’honneur de participer à la grande Messe du cinéma mondial donnait un passe droit de vie ou de mort sur une le dos d’une Œuvre. Vous l’avez donc lu à droite à gauche, le nouveau film de Nicolas Winding Refn depuis 10 ans, est une purge impossible à sauver, même pour les fans. Un machin informe et risible qui ne mérite qu’une chose, être balayé d’un revers de plume rageuse et satisfaite. Quand bien même cela ferait depuis Only god forgives que l’on nous sert le même refrain à chaque nouvelle proposition, la virulence extrême concernant la réception de ce nouveau bébé fait quand même l’effet d’une mise à mort sans espoir de réhabilitation. Nous ne chercherons pas à convaincre qui que ce soit de la non valeur de ce type d’avis hâtifs et problématiques pour le cinéma, surtout que le film a clairement de quoi laisser démuni jusqu’au plus enthousiaste des admirateurs, mais il mérite tout du moins de modestes éclaircissements nuancés pour tenter d’y voir plus clair et ne pas crier avec la meute. Il était clairement tentant de jouer au plus malin en hurlant au chef d’œuvre incompris, ce qui serait tout aussi idiot que de se foutre de la gueule du résultat. Artiste ambivalent et très conscient de son image, NWR, de sa signature, a clairement un style identifiable, qu’il a cultivé en le poussant davantage vers l’abstraction et la stylisation au fur et à mesure de sa filmographie. A un point tel qu’après le succès de Drive, il a semblé ne plus vouloir jouer le jeu du public en détruisant volontairement l’image du héros créée avec ce dernier film, et en perdant une grande partie de son public acquis sur la base d’un seul film.
Inutile de jouer les effarouchés, si chaque nouvelle proposition de sa part suscite la curiosité, c’est en réalité une curiosité teintée de cynisme, car cela fait un moment que les retours sont les mêmes, avec toujours cette pointe de satisfaction à mépriser tellement facile en ces temps d’avis tranchés propres au Net. Sauf que cette fois, l’argument de la prétention et du poseur ne tient plus lorsqu’on prend la peine un instant de se pencher sur ce qui a présidé à la conception de ce nouveau bébé très particulier. En effet, en conférence de presse, le cinéaste, habituellement si désinvolte et laconique, s’est livré avec une émotion que l’on associe rarement à son cinéma ou à lui-même, en racontant son expérience de mort imminente survenue il y a quelques années, ayant modifié sa conception du monde et de son Art. Alors qu’il avait le sentiment d’être arrivé en bout de cycle, n’ayant plus rien à dire, cela l’a inspiré pour ce nouveau film, comme un nouveau départ alors qu’il n’était pas sûr qu’il lui resterait beaucoup de temps pour faire ce qu’il avait à faire. Si on le prend par ce prisme-là, beaucoup de choses s’expliquent, quand bien même on aurait l’impression de voir NWR faire son NWR.
Cela ne va pas suffire à totalement sauver le résultat, débarrassé du peu de récit qui restait dans ses œuvres précédentes pour ne s’en remettre qu’à la forme pure, sorte de belle coquille ivre de sa propre beauté, mais réalisée totalement au premier degré, là où l’on sentait toujours une pointe de sarcasme précédemment, notamment dans The neon demon. Ici, on sent l’Artiste solitaire, convaincu de ce qu’il fait, mais ne parvenant plus à dialoguer avec qui que ce soit, les émotions livrées ici étant trop personnelles pour être reçues. Il faut donc honnêtement beaucoup de patience et de tolérance pour passer outre la forme totalement désordonnée ressemblant à un cauchemar intérieur sans cohérence apparente, les tableaux stylisés glacés se succédant les uns aux autres sans viser autre chose que l’hypnose. Il n’y a plus d’autre solution pour espérer circuler dans le film que de s’y abandonner pleinement, sous peine d’un ennui mortifiant. On ne va pas se mentir, il est difficile de sortir totalement enthousiaste de l’expérience, qui s’avère plus perturbante que prévue, mais on ne peut nier la capacité à créer des images comme sorties des enfers, et à se servir de ses multiples références comme motifs esthétiques pour amener ces dernières dans un univers totalement autre. On note des influences venant de Seijun Suzuki pour ces arabesques sanguinolentes en forme de pop art, de Mario Bava, sans doute de peintres précis également, en bref, un film érudit volontairement fermé, monolithe hermétique dont il semble difficile d’imaginer qu’il puisse un jour être réhabilité.
Nous n’essaierons donc aucunement de convaincre qui que ce soit, particulièrement car nous ne parvenons pas davantage à nous décider pour le moment sur le résultat, mais il semblait inconcevable de se contenter d’une pauvre note balancée à la hâte, sur un film méritant quand même plus que ce type d’avis haineux et sans réflexion. Nous sommes face à un homme ayant vu ce qu’il se passait de l’autre côté et nous ayant ramené des images de cette expérience. A partir de là, toute tentative de rationalisation serait totalement vaine. Il n’y a rien de plus triste que de sentir dans un public une incompréhension telle (ponctuée par des salves de départs assez dévastatrices) que l’on a le sentiment profond d’un Artiste plongé dans un grand moment de solitude, et que l’on a presque peur de tenter de le défendre envers et contre tous. Une seule vision n’y suffira pas, et nous terminerons ce triste état des lieux en évoquant le score, quant à lui inattaquable, du grand Pino Donaggio, dont on pourrait dire qu’il est la boussole dans cet univers déstabilisant, celui qui donne la pulsation à l’ensemble et empêche le résultat de sombrer définitivement. Pour le reste, nous attendrons sagement le prochain film du cinéaste, son remake tant repoussé de Maniac cop, qui devrait remettre les pendules à l’heure après ce film qui fait un peu office d’objet expérimental de transition.