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De temps à autre, je retente une incursion du côté du cinéma d’horreur, dans lequel je loupe sûrement pas mal de choses depuis des années ; et force est de constater que de cette pléthorique...
le 20 oct. 2018
En cette fin d’année 2025 – soit la date de rédaction de cette critique – les temps sont durs pour Ari Aster. Son quatrième et (à ce jour) dernier film, Eddington a été un échec critique comme commercial ; tout comme l’a été, deux ans auparavant, son précédent et troisième long-métrage : Bo is Afraid. Voilà de quoi semer le doute dans les esprits, que ce soit aussi bien dans celui du cinéaste concerné que dans ceux de ses premiers adorateurs qui avaient vus en lui un auteur prometteur.
A t-on projeté à tort sur le natif de New-York des qualités qui n’étaient finalement pas les siennes ? Ou bien ce dernier a-t-il fini par s’égarer face à cette notoriété soudaine ? Voilà le genre de question qu’on se pose aujourd’hui et qui, à mon sens, peuvent être très vite tranchées à condition de savoir revenir aux sources de son succès : son tout premier long-métrage. Ce fameux Hérédité.
Sorti et vu une première fois en 2018, puis revu cette semaine par un drôle de concours de circonstances (en 2025, donc), Hérédité est le genre de film qui impose rapidement au spectateur ses qualités autant comme des évidences que comme des singularités.
La seule première minute suffit à capter l’attention : une petite maison vue à partir d’une plus grande ; plus grande maison dans laquelle s’en trouvent d’autres sous forme de maquettes. Le motif interroge, surtout lorsque, au gré d’un long zoom avant, les premiers personnages se retrouvent introduit à l’intérieur d’une de ces maisons de poupées.
C’est la première grande force d’Aster et qui transpire à travers chacun des plans de cet Hérédité. Il y a dans ce film un art consommé de la forme qui interpelle.
Choix d’acteurs à gueules ; cadres et mouvements mécanistes qui rappellent régulièrement les espaces à leur caractère artificiel de boîtes à humains, photographie qui tantôt fait se fondre les personnages dans les décors comme s’ils étaient des poupées ou des motifs et qui tantôt réaffirme le caractère surnaturel et malaisant des lieux. La nuit, une lune surpuissante empêche toute obscurité. Le jour, le soleil irradie d’une lumière aussi irradiante que froide, un peu à la façon du second ouvrage de l’auteur, Midsommar. Et le film ne cesse de basculer de l’un vers l’autre, par des transitions faites à la serpe. Les ruptures sont brutales. Les lieux ne cessent d’être filmés sous des atours différents, selon ce qu’on veut faire ressortir d’eux : jaune rance, bleu austère ou lucarne rouge honte…
Tout dans ce film est mobilisé pour que l’état d’esprit du spectateur accompagne celui des protagonistes. Musiques, bruitages, informations : tout est distillé de telle manière à ce que le cheminement de cet Hérédité ne se fasse pas que par le sens mais aussi par les sens.
Mais le talent d’Aster, dans ce film, ne tient clairement pas qu’à cela. Non, Aster n’est pas qu’un « formaliste » comme il peut facilement être dit ces derniers temps. Et s’il est vrai que Beau is Afraid comme Eddington souffrent clairement d’une balourdise manifeste dans le propos comme dans la démonstration, il n’empêche que, dans le cas de cet Hérédité, on se retrouve avec un tout autre niveau de subtilité.
Car là encore, vouloir résumer rétrospectivement le premier film d’Aster à un simple film d’épouvante bien troussé me semble être au fond très réducteur. Certes, tout le monde reconnaîtra sûrement ce grand mérite qu’a l’intrigue de multiplier les péripéties et les ruptures surprenantes, garantissant de ce fait un cheminement assez rafraîchissant pour tout spectateur usé par les ficelles du genre…
(Pour ma part, par exemple, je n’avais absolument pas vu venir l’accident coûtant la vie à la pauvre Charlie. Pour le coût, l’instant de suspension suivant sa décapitation est vraiment un moment de cinéma rondement mené…)
...néanmoins, il pourrait être effectivement tentant de percevoir l’aboutissement de ce film comme le retour à une trame plus classique ; aboutissement qui pourrait dès lors donner l’impression que toutes les subtilités, nuances et ambiguïtés du début n’étaient en fait qu’un banal jeu de fausses pistes semées sur le chemin du spectateur afin que celui-ci ne perçoive pas trop vite la trivialité de la résolution. Et si c’est en effet bien tentant, j’en conviens toujours, il n’empêche qu’en s’arrêtant à ces seuls aspects d’Hérédité, on passe à côté de l’essentiel de la proposition qui est ici faite.
Car n’oublions pas le titre donné à ce film : Hérédité en version française. Hereditary en version originale ; titre qui pourrait se traduire littéralement par « héréditaire ».
Un tel choix n’est, bien évidemment, pas anodin. A dire vrai, tout le propos du film tient en ce concept : l’idée d’un héritage qui s’impose à nous de facto, qui est en nous, et face auquel on ne peut rien. En l’occurrence, ici, c’est le cas de ce que le personnage d’Ellen présente tantôt comme une maladie ou une folie, voire à la fin comme une malédiction.
Seulement, à bien regarder ce que nous présente ce film, dès son introduction, c’est à quel point le fatalisme de ce genre d’hérédité peut s’inscrire bien au-delà des lectures essentialisantes et fantastiques. La transmission peut aussi se faire au travers de ce que tous ces personnages s’efforcent de ne pas voir et que le film nous met pourtant en évidence dès sa scène d’introduction : ce sont ces cadres qu’on bâtis (et qu’on a bâtis) autour de nous et qui participent à notre aliénation.
Du début jusqu’à la fin, les maisons sont posées comme des prisons dans lesquelles les individus nous sont systématiquement présentés comme prisonniers et interchangeables. Ellen reproduit – littéralement comme métaphoriquement – les traumas de son vécu sur ses poupées comme sur ses enfants. Surtout, elle reproduit sans questionner ni assumer. Pourquoi par exemple s’interdirait-elle de reproduire l’accident qui vient de coûter la vie à sa fille ? Son mari la questionne pourtant dessus, notamment sur les répercussions que cela pourrait avoir sur son fils. Néanmoins, Ellen s’en lave les mains. C’est ainsi que les choses ont été, donc c’est ainsi que les choses seront. Elle se déresponsabilise totalement en art comme elle se déresponsabilise en tant que mère.
La déresponsabilisation est la clef de la malédiction dans ce film. Ne pas assumer et rejeter la responsabilité sur l’autre est cet autre processus qu’on se transmet comme un héritage dans cette famille ; un héritage tellement matraqué dès l’enfance qu’on ne peut finalement rien faire que l’embrasser. Ellen a beau retenir de sa mère, lors de son oraison funèbre déclamée en début de film, que le principal tort de sa mère avait été de ne jamais reconnaître ses torts et de forcer ses enfants à reconnaître qu’elle avait toujours raison, qu’elle reproduit malgré tout le même mécanisme sur ses propres enfants. Car si le deuil de sa fille Charlie est rendu impossible au sein de sa famille, c’est notamment parce qu’Ellen refuse d’assumer sa part de responsabilité dans cette affaire et qu’elle entend en rejeter totalement la faute sur les épaules déjà bien fébriles de son fils. En cela, Ellen est l’artisane en cheffe de la folie de son fils, Peter. Cette lumière rouge en provenance de la cabane de Charlie et qui vient imprimer en permanence la rétine de Peter lors de ses longues nuits d’insomnies, c’est le poids de la culpabilité ; cette culpabilité qui ne peut conduire qu’à la chute dans la démence.
En considérant Hérédité comme un tout, on comprend à quel point la trame du début n’est pas un cache-misère visant à nous masquer la trivialité d’une résolution bassement fantastique. Non, dans la mesure où la trame familiale et la trame fantastique finissent au bout du compte par agir de concert. Elles sont même deux facettes d’une même histoire que l’auteur parvient justement à mettre en confrontation grâce à sa forme.
Ces ruptures jour / nuit ; cette opposition (puis confusion) entre les vivants et les poupées dans laquelle on oublie parfois ce qui peut être effacé avec du diluant : ces contradictions de récit selon qu’on clame une oraison ou qu’on se livre en thérapie… Tout ça traduit en permanence une lutte entre conscient et inconscient ; entre raison et folie. Et parce que ce qui se joue ne peut vraiment se dire et s’expliquer, l’auteur bascule progressivement dans le monde du non-dit. Le monde des tréfonds. De la possession. De la malédiction. Le monde non plus de l’héritage, mais celui de l’hérédité.
Sept ans et trois films plus tard, on a désormais plus d’éléments pour comprendre comment ce premier film a pu être atteindre un tel niveau de maturité. Visiblement, Ari Aster a beaucoup à reprocher à sa mère, au point que ce soit devenu le motif central de son troisième ouvrage, Beau is Afraid, ce qui peut nous amener à penser qu’Hérédité était pour lui bien plus qu’un premier film, mais l’aboutissement d’une maturation profonde, voire peut-être même un manifeste cathartique qui a été au cœur de la construction d’Aster en tant qu’auteur.
Alors oui, il est sûrement dommage que, depuis, le cinéaste new-yorkais n’ait pas su laisser derrière lui cette œuvre-thérapie, et décentrer son art comme son regard. Cela viendra peut-être un jour, à moins que le pauvre Ari Aster reste possédé jusqu’au bout de sa carrière par ses démons. Qui peut savoir ? Pas lui. Pas moi. Personne.
En attendant, il nous reste ce film. Et qu’importe ce que deviendra Ari Aster, Hérédité demeurera, en tant que film abouti. Un film marquant de son temps. Un film à part.
Donc sachons parfois laisser de côté ces lectures à base de politique des auteurs, afin qu’en tant que cinéphile, on puisse encore apprécier le cinéma pour ce qu’il a à nous offrir de meilleur…
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