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Film de Spike Lee (2025)

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Il faut toujours laisser sa chance à la proposition : ce n’est pas parce Spike Lee avait osé faire un remake d’Old Boy que son film allait forcément être mauvais : c’est parce qu’il manque foncièrement de talent. Le naufrage Da 5 Bloods avait déjà découragé tout espoir pour la suite de la carrière d’un type qui brilla il y a quelques décennies, et le voilà qui entreprend de réadapter le livre qui donna lieu à l’un des meilleurs polars de Kurosawa, Entre le Ciel et le l’Enfer. Mais laissons sa chance à la proposition.


Le film s’ouvre sur de très belles images de New-York, et de la jonction entre Manhattan et Brooklyn par le pont éponyme. Lee aime toujours autant sa ville, et le charme à l’américaine opère presque, avant que la skyline ne devienne un fond d’écran pour la baie vitrée d’un apart où l’on va deviser sur l’état du monde, la vanité des réseaux sociaux, l’IA qui enlève l’âme, l’art supérieur à l’argent, ces cupides requins prêts à racheter un fond de catalogue de maison de disque pour alimenter « leurs pubs sur le viagra et les tampons » - tampons qui feront leur retour plus tard dans un sac à dos, Spike Lee semble avoir un problème à régler avec les protections périodiques.


Pour qui se poserait la question du poids de la direction d’acteur sur leur performance, le film peut être un excellent témoignage : ils sont ici tous mauvais. On a répété à Denzel qu’il avait un regard intense, et fait donc le bonhomme avec ses interlocuteurs, se recule sur son siège de boss, met des CP à son fils quand il élève la voix, et pleure en cachette parce que le King (c’est son nom de famille, c’est symbolique, il a plein de couvertures de tous les magazines dans son bureau qui font des jeux de mot avec) est un être néanmoins sensible. La scène de dilemme où il interpelle en hurlant les portraits des stars qu’il a produites, What would you do, James ? [Brown] Jimi ? [Hendrix], Steevie ? [Wonder], Aretha ? [Franklin] est un sommet qui pourrait sérieusement concurrencer certains passages de The Room de Tommy Wiseau. Jeffrey Wright, cantonné à supplier, baiser le carrelage ou faire les cents pas avant de sortir un gros gun appelé Chaos, dynamite à peu près tout ce qu’il avait pu construire de crédible dans sa carrière jusqu’alors. Ironie suprême : on pense nécessaire de souligner tout ce surjeu par une insoutenable musique ambiante, qui fleure elle-aussi bon le soap du temps passé, ce qui ne manque pas piquant quand les protagonistes vous parlent de l’âme de la musique et du King, « Best ear in the business ».


Puis un flic ose dire « It’s showtime », parce que personne ne lui a dit, ni à lui, ni au réalisateur, qu’on n’est plus dans les années 90, et aussi parce qu’au bout de 60 minutes de dialogue, il s’agirait un peu de se bouger la couenne. On tente alors un morceau de bravoure à la Heat, avec cette idée naïve qu’il suffit de dilater bêtement les enjeux et le montage alterné pour mêler métro, voitures, scooters, supporters de base-ball et concert de musique portoricaine.

Comme toujours chez Spike Lee, le film est beaucoup trop long, s’étire sans raison, occasionne des sorties de route complétement improbables qui semblent des bugs de montage : Denzel qui danse dans la voiture avant d’aller assouvir sa vengeance, dans une mood assez inappropriée, ou un clip de rap avec des croupes qui sortent de nulle part.

Une idée frôle avec la bonne idée, lors d’un affrontement à travers la vitre d’un studio d’enregistrement, qui répond clairement à la confrontation des reflets dans l’original de Kurosawa : l’échange vire au battle avec une certaine inspiration, qui ne sera que de courte durée. Lee lui préférera une vraie baston d’Equalizer où les pooooooins symphoniques se synchronisent aux coups de pieds qu’il assène à un corps à terre, un final où on fustige, croyez-le ou non, les réseaux sociaux et le business qui pourrit l’âme de la vraie musique, avant un épilogue sur les valeurs de la famille. Equalizer/King y demande à la chanteuse qu’il auditionne si elle croit en elle. Valeur suprême pour Spike Lee, qui n’a jamais cessé de penser que son cinéma avait encore une quelconque saveur, et qui faisait encore, en avril dernier, des pieds et des mains pour catapulter ce nanar en Compétition à Cannes. Vexé de ne même pas être annoncé hors compétition lors de la conférence de presse, il balance lui-même l’info sur les réseaux sociaux dans l’heure qui suit : si c’est pas de la confiance en soi, peut-être est-ce de l’aveuglement.

Sergent_Pepper
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le 8 sept. 2025

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