Hokum
6.6
Hokum

Film de Damian McCarthy (2025)

Appeler son film « Foutaises ! » (ou « Balivernes » si on veut être poli) – ce que signifie « Hokum » en argot anglais – est un joli geste d’autodépréciation de la part de Damian McCarthy, auteur complet qui livre ici son troisième film, le premier qui ne soit pas « indépendant » mais produit par un studio, Neon, ceux-là même qui nous ont offert Hereditary et Midsommar, sommets du nouveau genre US de « l’elevated horror ». Et le premier que l’on puisse voir en salle en France.

Vendu et distribué comme un parfait représentant d’un nouveau genre fantastique, qui combine un retour aux sources – ici la « folk horror », s’appuyant sur des légendes traditionnelles irlandaises, Hokum surprend très favorablement en déployant un sous-texte complexe, et même ambitieux. Car son « héros », Ohm Bauman, superbement incarné par un Adam Scott évadé de Severance pour camper un écrivain US – qui semble sorti d’un livre de Stephen King – en panne d’inspiration pour clore sa saga la plus populaire, souffre depuis l’enfance d’un traumatisme le faisant régulièrement frôler la folie, qu’il va devoir affronter en s’aventurant dans un hôtel irlandais dont la suite nuptiale est hantée par une sorcière. On voit tout de suite, à partir de ce résumé qui ne fait d’ailleurs qu’effleurer le scénario retors de McCarthy, que Hokum va s’aventurer sur une multitude de territoires, et entremêler bien des thèmes. Trop, peut-être ?

On a mentionné Stephen King, car comment ne pas penser au « pistolero » de la Tour Sombre quand on rencontre dans l’ouverture du film le « conquistador » de Bauman ? Comment ne pas reconnaître également une « similitude » dans les préoccupations vis à vis d’une inspiration littéraire (ou cinématographique, d’ailleurs) nourrie par l’histoire intime de l’auteur, par sa culpabilité et son impuissance à faire le deuil de son innocence, ainsi que par le thème de la violence contre les femmes ? Mais c’est aussi Shining que nombre de scènes évoquent : comme dans l’œuvre maîtresse de Kubrick, l’hôtel et sa suite nuptiale bouclée à double tour, qu’il faudra pénétrer pour accéder à la vérité sur soi-même, et peut-être à une issue, sont figurés comme un univers mental. En combinant la « hantise » surnaturelle et la hantise traumatique, et en gommant en permanence la barrière qui les sépare, McCarthy rejoue la tragédie kubrickienne à sa manière, qui ne manque ni d’audace, ni d’élégance.

En fait, la première partie du film est magnifique, développant une atmosphère subtilement dérangeante, traversée par des changements de registre surprenants, et vite insidieusement inquiétants : elle laisse espérer que Hokum sera un chef-d’œuvre. La seconde partie du film déçoit un peu : l’ajout d’une intrigue de « thriller », avec rebondissements visant à surprendre le spectateur, l’abus de certains tics usés (quelques jump scares dont on se passerait bien, quelques petites invraisemblances pour justifier des situations stressantes...), plusieurs scènes qui reviennent sur le territoire bien trop familier du cinéma classique de maison hantée, tout cela refroidit notre enthousiasme.

Il reste que la conclusion, ne levant pas l’ambiguïté fondamentale de l’histoire qu’on vient de nous raconter, se gardant bien de nous dicter ce que nous devons en penser, retrouve une forme de grâce. Et si le retour final à « la fiction enchâssée dans la fiction » n’évite pas le sentimentalisme, le dernier plan souligne joliment l’ironie du destin.

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/05/01/hokum-de-damian-mccarthy-foutaises-et-merveilles/

Eric-Jubilado
7
Écrit par

Créée

il y a 6 jours

Critique lue 85 fois

Eric-Jubilado

Écrit par

Critique lue 85 fois

4

D'autres avis sur Hokum

Hokum

Hokum

7

Shawn777

2743 critiques

Honeymoon suite

Avec son affiche française bien racoleuse, tellement que même un film de Conjuring-verse n'oserait pas se permettre, ce film réalisé par Damien McCarthy avait de quoi faire flipper mais pas vraiment...

le 18 avr. 2026

Hokum

Hokum

7

Eric-Jubilado

6832 critiques

« Foutaises » et merveilles !

Appeler son film « Foutaises ! » (ou « Balivernes » si on veut être poli) – ce que signifie « Hokum » en argot anglais – est un joli geste d’autodépréciation de la part de Damian McCarthy, auteur...

il y a 6 jours

Hokum

Hokum

7

Mairrresse

418 critiques

Critique de Hokum par Maîrrresse

Je pense avoir vu l'intégralité de l'oeuvre encore peu étoffée de McCarthy, qui comprend trois longs-métrages et une dizaine de courts. Je considère son premier long "Caveat" comme un chef-d'oeuvre...

il y a 4 jours

Du même critique

Les Misérables

Les Misérables

7

Eric-Jubilado

6832 critiques

Lâcheté et mensonges

Ce commentaire n'a pas pour ambition de juger des qualités cinématographiques du film de Ladj Ly, qui sont loin d'être négligeables : même si l'on peut tiquer devant un certain goût pour le...

le 29 nov. 2019

Je veux juste en finir

Je veux juste en finir

9

Eric-Jubilado

6832 critiques

Scènes de la Vie Familiale

Cette chronique est basée sur ma propre interprétation du film de Charlie Kaufman, il est recommandé de ne pas la lire avant d'avoir vu le film, pour laisser à votre imagination et votre logique la...

le 15 sept. 2020

1917

1917

5

Eric-Jubilado

6832 critiques

Le travelling de Kapo (slight return), et autres considérations...

Il y a longtemps que les questions morales liées à la pratique de l'Art Cinématographique, chères à Bazin ou à Rivette, ont été passées par pertes et profits par l'industrie du divertissement qui...

le 15 janv. 2020