Quand la haine meurt en choeur...

HOSTILES (18,1) (Scott Cooper, USA, 2017, 133min) :


Cette sensationnelle épopée conte le destin du capitaine de cavalerie Joseph Blocker, ancien héros de guerre devenu gardien de prison, devant escorter à contrecœur l'ennemi Yellow Hawk, chef de guerre Cheyenne mourant, ainsi que sa famille sur ses anciennes terres tribales du Nouveau-Mexique jusqu'au Montana. Nous sommes en Amérique en 1892, le périple s'annonce hostile. Découvert en 2009 à travers l'excellente chronique d'un chanteur de country Crazy Heart (honorée par l'Oscar du meilleur acteur à Jeff Bridges), le brillant réalisateur Scott Cooper récidive avec l'intense Les Brasiers de la colère (2013) et la fresque mafieuse Strictly Criminal (2015). Pour son quatrième long métrage il s'attaque au genre ultime : Le Western. Le genre cinématographique qui éclaire le mieux les maux de l'Amérique contemporaine dont l'inimitable réalisateur Quentin Tarantino résume l'impact ainsi : "J'aime le western parce que c'est notre culture. Je l'aime parce qu'il est à la fois mythe et histoire."


L'auteur s'empare du western pour radiographier au mieux le passé extrêmement sombre de l'Amérique, en l'occurrence le massacre des Natifs.
"L'âme américaine est dure, solitaire, stoïque : c'est une tueuse. Elle n'a pas encore été délayée." paraphe l'écrivain D. H. Lawrence. Cette citation inaugure pertinemment le film et donne le ton avant que l'écran s'illumine et s'ouvre sur un magnifique plan où l'on distingue une ferme isolée avec un homme qui scie du bois. D'entrée, deux séquences monumentales insufflent l'idée d'un non manichéisme de traitement du sujet vis à vis de la violence gangrénant aussi bien l'âme des Comanches ayant la haine contre ces colons américains qui ont pris leurs terres et l'esprit de l'armée américaine qui a procédé à un véritable génocide sur ces Natifs, représentée par le capitaine "Joe" Blocker dont plusieurs de ces amis ont été massacrés par ces différentes tribus indiennes. Cette impressionnante entrée en matière brutale éblouit par sa maestria cinématographique et s'avère une mise en condition remarquable sur les enjeux psychologiques émotionnels complexes que l'intrigue va développer tout au long de l'aventure.


Le cinéaste nous offre un flamboyant western hommage aux amérindiens. un voyage au travers des psychés brisés où sur la route Blocker et ses hommes vont secourir une jeune femme dont toute sa famille a été tué par les Comanches et tous vont devoir enterrer la hache de guerre pour parcourir les 1500km à cheval et être solidaire face à la menace des Comanches entre autres dangers. Une alliance de circonstances, une petite communauté d'existences meurtries dont le douloureux chemin rédempteur va muer inexorablement la haine envers des sentiments plus dignes. Une transhumance au rythme des pas de chevaux, où chaque pas est une lutte pour survivre à travers les embuscades et une lutte pour ne pas sombrer vers l'enfer des conflits intérieurs. Un long chemin de résilience où les morsures du passé se confrontent à l'horreur affrontés lors de ce parcours où la mort et sa douloureuse réalité va réunir les Hommes.


Scott Cooper livre une superbe fresque humaniste par le biais d'une virtuose mise en scène en 2:35 format anamorphique apportant une atmosphérique épique et lyrique au milieu des somptueux décors à travers d'étourdissants plans panoramiques d'une beauté à coupe le souffle. Une caméra très précise maitrisant avec grand art les époustouflantes scènes d'actions et le cheminement de cette "caravane" atypique au milieu de cette nature écrasante immuable alors que la nature inhumaine bouillonne dans chacun des protagonistes. Le réalisateur s'appuie sur une épatante finesse d'écriture pour remplir ces cadrages en fonction de l'émouvant récit solennel tout en retenu, décliné à travers une sublime narration lente sous haute tension. Un schéma classique qui prend ici une ampleur dramaturgique et émotionnelle sidérante à mesure que les frontières géographiques et mentales se déroulent sous les sabots des chevaux, où chaque plan est de l'or en barre. Aidé par Masanobu Takayabagi la splendide photographie transcende l'histoire et la méticulosité des compositions de plans pour illustrer cette percutante réflexion sur le destin tragique de la nation américaine et l'impact racial notamment que toutes ces blessures d'antan suscitent comme conflits, et la réconciliation essentielle comme seul chemin possible pour continuer d'avancer.


Une œuvre grandiose sensible et viscérale toujours dans le bon tempo, respectueux des cultures, langues et traditions indiennes, qui emporte le spectateur vers des abîmes pour mieux y puiser la lumière fraternelle qui doit tout le temps nous prévaloir de nos actes, car nous sommes tous égaux face à la douleur, il faut savoir pardonner à l'autre pour se trouver soi-même. Avec brio la reconstitution d'époque se voit accompagner de l'envoûtante partition musicale composée par l'immense Max Richter et apporte son lot de frissons aux spectateurs chavirés par l'émotion qui s'intensifie au fil de l'intrigue. Sans oublier le travail conséquent sur le son qui apporte un réalisme sidérant à l'histoire. Un long métrage esthétique puissant dont les plus belles flèches proviennent de l'interprétation exceptionnelle de Christian Bale dont le visage à mesure que l'action se déroule se fissure un peu plus, aux côtés de l'émouvant Wes Studi et la formidable et volontaire Rosamund Pike. Un très grand film américain et universel dont l'immensité cinématographique ne baisse jamais jusqu'à la merveilleuse dernière séquence, somme de tout le film et des nombreux chemins cérébraux chaotiques et contraires parcourus, d'une stupéfiante sobriété offrant des deniers plans absolument renversants d'émotions.


Un majestueux western âpre, introspectif et poignant qui convoque l'âme du prestigieux Danse avec les loups (1990) de Kevin Costner, l'esprit de L'Homme des vallées perdues (1953) de George Stevens et la référence La prisonnière du désert (1956) de John Ford sans avoir à rougir de ces influences dont il puise subtilement l'aura. N'hésitez pas, montez à cheval pour rejoindre au galop ce mélancolique chef-d'œuvre sincère décliné en territoires Hostiles...Magistral. Viscéral. Captivant. Bouleversant. Un classique instantané !

seb2046
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à ses listes Les meilleurs films de 2018 et Les meilleurs westerns

Créée

le 16 mars 2018

Critique lue 816 fois

8 j'aime

3 commentaires

seb2046

Écrit par

Critique lue 816 fois

8
3

D'autres avis sur Hostiles

Hostiles
Behind_the_Mask
9

Retour à la terre

Histoire d'un aller simple, Hostiles s'impose comme une ode au genre western qu'il investit, qu'il anime, qu'il magnifie. Scott Cooper a tout d'un grand et continue de questionner, tout au long de sa...

le 14 mars 2018

99 j'aime

18

Hostiles
Sergent_Pepper
7

« We’ll never get used to the Lord’s rough ways »

“The essential American soul is hard, isolate, stoic, and a killer. It has never yet melted.” La citation de D.H Lawrence, en exergue, et reprend le flambeau du grand western : coucher sur un papier...

le 15 avr. 2018

90 j'aime

6

Hostiles
guyness
7

Huns partout, Bale au centre

Aïe aïe aïe... Il ne faudrait surtout pas que la suite de la carrière de Scott Cooper soit calquée sur les dernières vingt minutes de son film. Le garçon est capable de fulgurances, on le sait depuis...

le 21 mars 2018

88 j'aime

44

Du même critique

Plaire, aimer et courir vite
seb2046
8

Jacques et le garçon formidable...

PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE (2018) de Christophe Honoré Cette superbe romance en plein été 93, conte la rencontre entre Arthur, jeune étudiant breton de 22 ans et Jacques, un écrivain parisien qui a...

le 11 mai 2018

36 j'aime

7

Moi, Tonya
seb2046
7

Wounds and cry...

MOI, TONYA (15,3) (Craig Gillespie, USA, 2018, 121min) : Étonnant Biopic narrant le destin tragique de Tonya Harding, patineuse artistique, célèbre pour être la première à avoir fait un triple axel...

le 19 févr. 2018

32 j'aime

2

La Villa
seb2046
7

La nostalgie camarade...

LA VILLA (14,8) (Robert Guédiguian, FRA, 2017, 107min) : Cette délicate chronique chorale aux résonances sociales et politiques narre le destin de 2 frères et une sœur, réunis dans la villa familiale...

le 30 nov. 2017

30 j'aime

4