1892. 27 ans après la boucherie sécessionniste qui aura anéanti sa jeunesse et ses rêves, 12 ans après les carnages des guerres indiennes, achevées depuis maintenant deux ans, la noirceur scellée, le dégoût et le triomphe de la barbarie habitent l'âme et l'esprit d'un capitaine de l’armée proche de la retraite. Couronnement de ces absurdités, le voilà contraint d’exécuter l’ordre le plus insupportable de sa carrière : conduire son ancien ennemi, un vieux chef Cheyenne malade et incarcéré, avec sa famille, du Nouveau-Mexique jusqu’au Montana, pour lui permettre de mourir dignement sur ses terres natales. L’escorte, quelques hommes à l'esprit tout autant ravagé par la mort, la douleur et le sentiment intime de disgrâce de l'humanité, se charge très vite sur leur chemin d’une femme perdue, traumatisée par le massacre sanglant de son mari et de ses enfants.
Seul personnage au ravage présent plutôt que passé, elle nous fait vivre le basculement dans la rage, la détresse et l'entrée dans les ténèbres. 3ème protagoniste dominant cette fresque crépusculaire, Rosamund Pike, déjà extraordinaire dans HHhH, confirme son entrée dans la cour des grands. Wes Studi est bouleversant et donc désormais présent dans un des plus grands westerns à mes yeux (avec Danse avec les loups, Impitoyable et Le dernier des Mohicans). Et Christian Bale, fidèle à son talent, est aussi intense que d’habitude.
Bouleversant, sobre et réaliste jusqu'à l'écoeurement. Peu de combats, peu de dialogue, on est loin de l'agitation hollywoodienne des grands spectacles creux qui ne doivent leur consistance qu'à l'action et aux effets spéciaux. Le génie opère en dévoilant les coeurs, les esprits, les ambiances et les enjeux à partir de ce qui n’est pas montré.
Blancs comme Indiens, hostiles entre eux et avec eux-même, régurgités d’une longue boue de haine aujourd'hui désabusée, de traumatismes sanglants et d’écœurements intimes, sont contraints à l’union forcée. Protection réciproque nécessaire pour traverser les non moins hostiles distances, intempéries, animaux, dangers mortels omniprésents, Comanches vindicatifs, pionniers crapuleux, trappeurs assassins et autres joies du far-West.
Ce voyage initiatique nous embarque dans la haine, le vide, la douleur et la perdition de ces enfants de l’horreur, et pourtant également dans une dignité sublime et confuse qui pousse comme une fleur sur un tas de fumier. Comme si le film prétendait être constitutif de la culture américaine, imbibée de violence revendiquée, de conscience de son absurdité, mais paradoxalement mue d’une délicatesse et d’une noblesse jamais oubliées.
Cet immense western, clairement de la famille des westerns crépusculaires, est un féroce apprentissage des ravages de la haine et de la douleur, mais son aboutissement, comme une lumière dans la nuit, parvient à un puissant hymne à la résilience.