En choisissant de n'adapter que la première partie des Hauts de Hurlevent, Emerald Fennell entreprend un pari risqué : réduire le roman d'Emily Brontë à la seule relation entre Catherine et Heathcliff, en amputant le récit de sa dimension cyclique et de sa noirceur morale. La première partie du film, centrée sur l'enfance des personnages, trouve miraculeusement le ton juste, âpre et sauvage, grâce aux jeunes interprètes Charlotte Mellington et Owen Cooper qui parviennent à incarner la brutalité primitive du roman. Mais cette promesse s'évanouit lorsque le récit bascule dans l'adolescence : Margot Robbie, figée et monotone, livre une Cathy vaniteuse incapable de porter les contradictions internes du personnage, tandis que Jacob Elordi reste enfermé dans un Heathcliff vidé de sa rage et de son ambiguïté morale. Là où le roman dérangeait par sa violence, le film lisse les aspérités pour servir une romance torride destinée à ceux qui n'ont pas lu le livre.
Le problème central tient à l'indécision permanente d'Emerald Fennell, tiraillée entre les vestiges d'une intrigue qu'elle n'embrasse plus tout à fait et des emprunts assumés aux Liaisons dangereuses. En transférant une part de la noirceur vers des figures secondaires comme Nelly Dean, la cinéaste ouvre des perspectives sur la condition des oubliées du récit, mais cette intention louable ne compense pas l'effondrement dramatique de la relation centrale. Plus problématique encore : le choix d'un acteur blanc pour incarner Heathcliff neutralise la dimension raciale, pourtant moteur de la violence symbolique qu'il subit dans l'œuvre originale, réduisant l'histoire à une simple romance décontextualisée. La troisième partie, censée incarner la vengeance et la passion autodestructrice, n'offre qu'une répétition de scènes de sexe faussement charnelles, constamment esthétisées, qui finissent par romantiser une relation toxique là où Emily Brontë la présentait comme profondément malsaine.
La puissance du film s'exprime pleinement quand il se confie à l'image et à sa créativité survoltée. La photographie de Linus Sandgren compose un univers où le manoir des Linton invite aux hallucinations avec ses murs rouges laqués, dans une beauté criarde, sublime et grotesque. Mais cette maestria visuelle finit par éreinter les yeux, surtout quand le film, éludant la seconde partie du roman, se glisse dans une impasse narrative. Le rythme très irrégulier et le mélange dissonant entre la composition classique d'Anthony Willis et les chansons modernes de Charli XCX renforcent l'impression d'un objet artificiel, plus soucieux de paraître contemporain que de servir son récit. Le dénouement mièvre à la Roméo et Juliette aseptise alors les amoureux toxiques, les érigeant en martyrs romantiques, et laisse le sentiment persistant que cette virtuosité formelle aurait mérité de servir un texte plus exigeant : celui qu'Emily Brontë écrivit.