I Feel Good (2018) est un film qui ressemble à un épisode de Groland qui aurait grandi, pris de l'épaisseur sociale et rencontré l'Abbé Pierre sur une aire d'autoroute. Delépine et Kervern y retrouvent leur terrain de jeu favori : les perdants magnifiques, les utopies bancales et les absurdités d'un capitalisme devenu religion. Jean Dujardin y livre sans doute l'une de ses compositions les plus audacieuses, a contre-emploi ? (bien que rappelant le rôle de looser de Brice de Nice)
« Jacques », peignoir blanc sur le dos, brushing de vendeur de rêves et regard halluciné de coach avant l'heure, est un personnage sorti tout droit de l'univers des skechs de Groland : un loser absolu persuadé d'être un futur milliardaire. Face à lui, Yolande Moreau impose une présence bouleversante de simplicité dans le rôle de Monique, responsable d'une communauté Emmaüs près de Pau. Leur duo fonctionne à merveille parce qu'il oppose deux visions du monde irréconciliables : la solidarité contre le culte de la réussite individuelle. Le décor n'est pas un simple prétexte. Tourné au sein d'une véritable communauté Emmaüs de Lescar-Pau, le film montre ce monde du réemploi, de l'entraide et des secondes chances. Les compagnons ne sont jamais réduits à des figurants de la misère : ils deviennent les véritables héros du récit. La métaphore est évidente sans être trop lourdement soulignée : le lieu permet de réparer les objets mais aussi de réparer les personnes... Mais ce qui fait le sel du film, c'est sa satire de la France « macronienne » naissante. Jacques est l'incarnation grotesque de l'injonction à la réussite :
il rêve de devenir le Bill Gates français sans jamais travailler mais en surlignant l'intégralité de son ouvrage ; il se répète les mantras de la start-up nation comme des prières ; il veut transformer des compagnons Emmaüs en clients d'une chirurgie esthétique low-cost en Europe de l'Est ;
il croit que le bonheur passe par le relooking.... En somme, il est persuadé que chacun peut devenir riche à condition d'avoir « la bonne idée », quitte a attendre dans son garage !
Difficile de ne pas entendre en arrière-plan les slogans de l'époque : l'entrepreneuriat salvateur, la réussite individuelle, la fascination pour les gagnants. Delépine et Kervern poussent cette logique jusqu'au délire et montrent son absurdité fondamentale. Le film semble répondre à la promesse du « premier de cordée » par un immense éclat de rire. L'humour est souvent irrésistible : réunions de pseudo-start-up, discours de développement personnel prononcés devant des compagnons médusés, voyage ubuesque pour une opération esthétique censée changer des vies... Chaque scène paraît écrite par des auteurs de Groland ayant obtenu un budget cinéma.