Imitation of Life est le premier des trois films de John M. Stahl à avoir fait l'objet d'un remake de Douglas Sirk (les deux autres étant Magnificent Obsession et When Tomorrow Comes !). Et même si c'est le même roman de Fannie Hurst qui a été adapté (que je n'ai pas lu, donc je ne l'évoquerai plus dans cette critique !), les deux œuvres sont très différentes l'une de l'autre.
D'abord, dans la version de 1959 (donc celle de Sirk !), le ton est excessif, grandiloquent, flamboyant (admirablement aidé par une photographie en couleurs qui contribue sacrément à déchirer grave visuellement !). Dans celle de 1934 (donc celle de Stahl !), le ton est sobre, le visuel en noir et blanc est classique.
Ensuite, étant donné qu'à la fin des années 1950, le code Hays avait sérieusement du plomb dans l'aile et que le mouvement des droits civiques commençait à se faire fortement entendre, Douglas Sirk pouvait se permettre un traitement frontal du racisme, contrairement à John M. Stahl qui devait alors composer avec un code Hays seulement vieux de quelques mois, au sommet de sa puissance, ainsi qu'avec des tabous hollywoodiens sur la ségrégation contre lesquels il était impossible d'aller. Ce qui fait notamment qu'on ne voit pas la moindre agression raciste — verbale ou physique — dans la première version.
Pour défendre encore plus le cinéaste, je pense que Stahl ne pouvait vraiment pas faire autrement, car, quand il avait l'occasion de bousculer le spectateur, d'aborder des thématiques dérangeantes sans prendre de gants, il ne faisait pas les choses à moitié. Si vous en doutez, je vous recommande le visionnage de son film le plus célèbre : Leave Her to Heaven.
Reste que si la version de 1934 ne remet jamais en cause explicitement la société de son époque, ne dénonce pas d'une façon flagrante le racisme, elle parvient à le faire tout de même en filigrane. Il y a deux exemples marquants pour mettre en exergue cet aspect. Le premier, c'est que la protagoniste de l'histoire part de rien et réussit à faire fortune en commercialisant une recette de crêpe lui venant de sa domestique afro-américaine. Cette dernière se voit proposer de recevoir 20 % sur les bénéfices de l'entreprise, alors qu'elle mériterait d'en recevoir au moins 50 %, étant donné que, sans elle, rien n'aurait existé. Le second exemple est une séquence qui en dit bien plus long que n'importe quel discours lorsque la patronne et la domestique décident d'aller se coucher. L'une monte à l'étage supérieur pour aller dans sa chambre alors que l'autre descend à l'étage inférieur.
Sinon, si le film de Sirk aborde d'une façon plus franche la question du racisme et que, visuellement, c'est un véritable régal pour les yeux de la première à la dernière seconde, il y a deux éléments que j'ai préférés dans le Stahl... enfin, un et demi pour être plus honnête...
Le premier, c'est que, dans le Stahl, le personnage féminin principal accède à la richesse en devenant une businesswoman, alors que, dans le Sirk, elle y accède en devenant actrice (ce qui est nettement plus banal et moins féministe !). Le second, c'est que, dans le Stahl, le rôle de la fille noire à la peau claire de la domestique afro-américaine est incarné par une actrice qui était aussi une noire à la peau claire dans la vraie vie : Fredi Washington. Alors que ce n'est pas le cas pour Susan Kohner, qui joue le même rôle dans le Sirk. Ce qui représentait une régression par rapport à la version de 1934. Et la déception qui en a résulté de la part des spectateurs afro-américains de l'époque était plus que légitime. Ce qui n'empêche pas que j'avais adoré l'interprétation de Kohner dans le film lorsque je l'avais vu durant une diffusion en 2005 (putain, ça ne me rajeunit pas !) au Cinéma de Minuit. Elle était absolument parfaite dans le rôle, à tel point qu'elle volait complètement la vedette à tous ses partenaires, y compris la star du film : Lana Turner.
Bon, autrement, pour en revenir totalement sur le Stahl, malheureusement, je trouve que l'ensemble est considérablement handicapé par trop d'intrigues en parallèle. Il y a les relations entre la domestique et sa fille (cette dernière rejetant sa négritude et donc sa mère !), il y a celles entre le personnage principal (joué avec une belle retenue par Claudette Colbert !) — qui a la capacité de ne pas prendre la moindre ride en dépit d'une ellipse de dix ans — et cette même domestique, il y a celles entre ce même personnage principal et sa fille, il y a celles entre le personnage principal et un mec dont elle est tombée amoureuse (et réciproquement !), il y a celles entre ce même mec et la fille du personnage principal, qui est tombée amoureuse de celui-ci — bien malgré lui et sans que ça soit réciproque —, et il y a celles entre le personnage principal et son associé d'affaires (à qui le renfrogné et pince-sans-rire Ned Sparks prête excellemment ses traits et son débit savoureusement monotone !). Ça fait un peu beaucoup, là, non ? Cela fait même beaucoup trop. En conséquence, aucune de ces intrigues ni aucune de ces relations entre les personnages n'ont le temps d'être bien creusées.
En résumé, les deux versions d’Imitation of Life reflètent chacune leur époque, avec ses contraintes et ses libertés : celle de Sirk, flamboyante et frontale, qui ose tout dire, et celle de Stahl, plus discrète, mais capable de glisser entre les lignes — l'air de rien — des observations fines sur le racisme. Sirk a pour lui la puissance visuelle et la franchise du propos ; Stahl, lui, marque des points avec un personnage principal plus féministe dans sa réussite et un casting plus authentique pour la fille mulâtre. Aucun des deux films n’est exempt de défauts, et celui de 1934 souffre d'un vrai problème de dispersion narrative. Reste que, vus ensemble, ils offrent un intéressant jeu de miroirs sur ce que Hollywood pouvait — ou ne pouvait pas — se permettre de montrer à deux décennies et demie d’intervalle.