À chaque fois. Ça prend, à chaque fois. Peu importe le film, les deux frangins trouvent toujours le moyen de m’attraper par les sentiments. Même après 3 visionnages, je me fais encore avoir. Et plus agaçant encore, je suis incapable de trouver la raison précise. Pourtant, je ne suis pas de ceux que les œuvres dites « contemplatives » bercent ; au contraire, elles ont davantage tendance à me faire décrocher au bout de 20mn, montre en main. La langueur me laisse généralement sur le bas-côté. Elle m’ennuie et me regarde partir.
Or là... Inside Llewyn Davis prend un malin plaisir à abattre méthodiquement chacun de mes préjuges pour m’abandonner à son rythme lancinant, dans le sillage de cet anti-héros qui semble avoir été condamné à errer indéfiniment. Une léthargie douce, presque cotonneuse, campée par un Oscar Isaac au plus haut de sa forme. Visez donc ce regard qui semble constamment flotter quelque part entre la fatigue, le dépit et l’envie de tout envoyer chier. Tenir tout un film sur une crête aussi instable, c'est juste un plaisir pour les yeux. En enfilant le costume d’un chanteur folk à la croisée des chemins, coincé dans une époque qui ne sait déjà plus très bien quoi faire de lui, il s'offre un rôle splendide, alignée au reste de sa carrière.
1961, donc. Le folk agonise doucement, comme une vieille chanson que plus personne ne prend le temps d’écouter. Et puis, à la toute fin, apparaît celui qui rallumera la flamme : Bob Dylan. À peine le voit-on qu’une idée aussi cruelle que réjouissante nous traverse : ça aurait pu être lui. Ce pauvre type que l’on suit depuis le début comme un boulet aurait pu connaître la gloire. Il avait le talent, les chansons, la gueule. Il lui manque simplement cette minuscule chose qui sépare les génies des types qui chantent dans des bars à moitié vides : la chance. Mais non.
Comme à l'ordinaire, les Coen préfèrent pointer leur caméra vers les losers. Les laissés-pour-compte. Ceux qui restent sur le bord du cadre pendant que l’Histoire passe devant eux sans même ralentir ou baisser la vitre. Ceux qui auraient pu être quelqu’un. Toi, moi, Llewyn Davis et toute notre médiocrité en bandoulière. Par ce choix, le film devient alors, à l'inverse d'une carrière plutôt tournée vers la moquerie, l’élégie d’un âge d’or déjà condamné, mais surtout celle de tous ceux qui n’en auront jamais fait partie.
Les Coen connaissant parfaitement leur talent. Ils n'ont rien à prouver à qui que ce soit. Oscars, Palme d'Or, ils ont déjà tout remporté. 25 ans plus tard, rien ne semble forcé, rien ne cherche à nous impressionner. Malgré ça, tout est d’une précision arrogante. Le cadre, les silences, le montage, la direction d’acteurs, jusqu’à cette confiance presque suicidaire accordée au rythme d’un récit qui refuse obstinément de se comporter comme une intrigue dite "classique".
Le film avance, cale, tourne, sursaute, revient sur ses pas, recommence. Exactement comme Llewyn. Sans véritable destination. Sans révélation providentielle. Sans même la politesse de lui offrir une sortie. On tourne en rond à l'image d'un vieux 33 tours.
Inside Llewyn Davis ressemble comme deux gouttes d'eau à une ballade folk : mélancolique et sèche, humble et honnête, avec cette beauté un peu crasseuse des chansons que l’on chante parce qu’il faut bien faire quelque chose de la tristesse qui pèse dans nos bottes.
Si les métaphores sur la vie affluent aussi facilement en comparaison aux épreuves que vit Llewyn, c'est tout simplement parce que le film touche à quelque chose d'universel. Il dit énormément sans jamais donner l’impression de vouloir nous expliquer quoi que ce soit. Il préfère laisser traîner ses motifs, ses silences, ses répétitions, comme autant de petits hameçons qui finissent par faire mouche sans même qu’on s’en rende compte.
Assurément, la magie des Coen est à l'œuvre. Je parle de ce talent de conteurs arrivés à une maturité telle qu'ils parviennent à faire naître de l’émotion là où, sur le papier, il n’y a qu’un type qui rate sa vie encore et encore. Normal...
... La défaite possède une dignité que la victoire n’aura jamais. L’échec est le lot commun, la carrière brillante l’exception. Combien de Bob Dylan anonymes ont traversé leur époque sans que personne ne remarque leur passage ? Combien peuvent réellement prétendre s’être accomplis ? Combien d’entre nous finissent avec autre chose qu’une poignée de regrets, quelques chansons et l’impression tenace d’être passés à côté de quelque chose ?
La vie, chez les Coen (à mon tour de faire mumuse avec les métaphores), ressemble davantage à une chaussette trempée ou à d'étroits couloirs. Voir même un chat qui, comme son nom l’indique, possède lui aussi des airs d’Odyssée pathétique.
En somme, c'est fondamentalement ici que Inside Llewyn Davis me ferre puis me happe : parce qu’il ne se contente pas de raconter l'histoire facile de ceux qui réussissent, ceux dont la vie épouse parfaitement les codes d'une fiction hollywoodienne. Nan, monsieur. Les Coen préfèrent de beaucoup raconter notre histoire. Celles des infructueux, des types qui avancent en continuant d'y croire encore un peu, puis recommencent, se cognent l’orteil aux mêmes coins de table et poursuivent malgré tout. De l'Arnica et sa repart ! Pas par héroïsme. Mais simplement parce que... à quoi bon, sinon ?