Le manichéisme des avis autour de ce film font définitivement de celui-ci une œuvre complexe à noter et à juger. En effet, d'un côté, les fanatiques d'Interstellar qui voient en ce film l'apogée du cinéma. De l'autre, nous avons les impitoyables, plus pragmatiques, qui, face à la hype disons-le, dénigrent le film et y voient un film infiniment surcôté. Je ne conteste pas le côté "surcote", néanmoins je dénonce l'amalgame fait entre surcoté et mauvais. Car je pense qu'il faut nuancer la vision de ce film. Loin d'être parfait, il n'est pas pour autant mauvais.
Tout d'abord, nous avons un film qui se déroule dans un contexte ante-apocalyptique. En effet, nous apprenons que la Terre deviendra inhabitable d'ici quelques dizaines d'années, dues à des nuages de poussières ravageant les cultures et plantations. Cette poussière causée par la pollution est le revers de main de notre surconsommation. Cette critique de l'abus et de l’excès ainsi que notre ignorance est timide et assez peu subtile. Néanmoins, ça ne fait rien car il ne s'agit pas ici de critiquer la société de consommation et l'inconscience générale mais plutôt d'installer la situation.
La situation est la suivante : une famille composée d'un veuf, de ses enfants et de son beau-père qui, comme exigé par le contexte de famine, possède des hectares entiers de maïs. On comprend très vite que Cooper, le père de famille, n'est pas fait pour cette vie passive. Ainsi, avide d'aventure et de découverte, aussitôt que la mission de partir dans l'espace pour sauver la planète se présente il l'accepte. Parce qu'on nous montre qu'il le fait pour sa fille or nous savons très bien qu'il n'en est rien et que c'est plus par confort moral et pour créer de l'attachement que Nolan nous montre ça de cette manière. Or, vu le personnage, cela semble bien étrange...
S'ensuit une épopée spatiale teintée de rebondissements, de choix, d'actions, de trahisons et de pathos. Le tout, sur un ton scientifique et intellectuel.
Là où le récit plaît, c'est le fait qu'il se déroule hors de notre espace, dans les tréfonds de l'univers. Ainsi, cette particularité donne un souffle de renouveau et de changement. Néanmoins, ceci n'est qu'une impression car si le décor change effectivement, le schéma reste le même que dans la majorité des films d'aventures. La situation initiale, qui d'une part crée un conflit et de l'autre investit le protagoniste d'une mission de la plus haute importance. S'ensuivent des rencontres "attachantes" préparant de manière trop évidente des disparitions soudaines ou des relations "touchantes". Et enfin, une issue finale heureuse et "émouvante" qui voit le succès du protagoniste et son bonheur final. Je mets des guillemets car c'est l'effet qui cherche à être donné, avec plus ou moins de succès selon la sensibilité de chacun et la mise en scène. Ainsi, le film n'est pas aussi innovant que ce qu'on entend souvent. Cela reste un film d'aventure assez téléphoné.
Néanmoins l'aspect original de cette œuvre réside sans nul doute dans son aspect scientifique très poussé et au centre même de l'intrigue. Trous noirs, relativité, dilatation du temps... On retrouve les principaux thèmes de la physique et de la physique quantique. Ce qui est plutôt réussi, c'est que, malgré la difficulté apparente de ces thèmes, c'est expliqué simplement et de manière compréhensible pour un large public. Et même si cela venait à ne pas être compris, cela ne nuit en rien au visionnage. Tout cela dans une cohérence scientifique remarquable. Après tout, Nolan a tout de même eu recours à un prix Nobel de physique pour ce film.
Ensuite, les performances des acteurs. Même si McConaughey surjoue avec excès, en forçant l’émotion, cela semble voulu pour créer un contraste avec l’ambiance froide et scientifique du film, soulignant la place centrale de l’humain et des sentiments face à l’immensité impersonnelle de l’espace. Néanmoins, cette intensité peut paraître répétitive, et finit parfois par tirer vers le mélodrame plutôt que vers la subtilité. À ses côtés, Anne Hathaway reste correcte mais son jeu manque de relief : son personnage oscille entre froideur scientifique et éclats de passion, sans jamais vraiment convaincre dans l’un ou l’autre registre. Jessica Chastain, en revanche, apporte une gravité plus contenue et sans doute plus juste, mais son rôle reste limité par un scénario qui privilégie la figure du père. Même Michael Caine, pourtant habitué à des prestations solides, donne ici une impression d’automatisme, comme s’il récitait le rôle-type du vieux sage nolanien. Dans l’ensemble, le casting se hisse au niveau de l’ambition du film, mais il souffre d’un certain manque d’équilibre : entre un McConaughey trop expansif et des seconds rôles trop lisses, le contraste voulu par Nolan frôle parfois la caricature.
Le drame familial, aspect central du film, est aussi intéressant. Original par la distance de ses protagonistes et leur impossibilité de communiquer, cela reste néanmoins un drame familial de bas étage entre un père appelé par son devoir et une fille rancunière, blessée de ce délaissement. Nolan, comme à son habitude, n'hésite pas à présenter plusieurs récits à la fois. Néanmoins ici, il n'y a pas cette lourdeur qu'on peut ressentir parfois lorsque les récits s'entremêlent et se succèdent. Il y a un crescendo dans les deux situations parallèles, ce qui contribue à un rythme accéléré, qui, sans abuser, provoque une forme d'intensité et d'acuité très agréable et grisante. Néanmoins, ce drame reste un peu simple dans sa façon de vouloir nous toucher et nous faire pleurer abondamment en nous accablant de pathos. L'exemple le plus probant est sans doute la scène "culte" où le personnage principal regarde les dizaines d'années de vidéo de ses enfants après son long sommeil. Cette situation de découverte de l'évolution de ses enfants, et lui mis face à son éloignement et son incapacité d'interagir, est touchante. Néanmoins, le recours au gros plan fixe et prolongé, centré sur les larmes de Cooper et renforcé par l’éclairage diégétique de l’écran, accentue tellement l’émotion brute que cela peut paraître appuyé, voire un peu surfait dans le pathos, surtout avec l’interprétation exubérante du personnage. Ceci n'est qu'un exemple mais témoigne des excès soudains et inégaux de pathos au milieu de la froideur du film.
Un autre aspect indéniable d’Interstellar est la mise en scène, qui frappe par son ambition et sa volonté de réalisme. Nolan choisit de représenter l’espace de manière majestueuse mais crédible, avec une attention particulière aux détails physiques et visuels. Certains paysages restent gravés dans la mémoire du spectateur : la planète recouverte d’océans déchaînés, les étendues glacées qui paraissent hostiles et désertiques, ou encore le trou noir Gargantua, rendu avec une beauté inquiétante et fascinante. La grandeur de ces images procure un souffle visuel rare et donne le sentiment d’une véritable épopée cosmique. Ce souci de réalisme est renforcé par l’utilisation d’effets pratiques, de décors réels et de maquettes, ce qui apporte une texture et une authenticité qu’on ne retrouve pas dans les blockbusters plus saturés d’effets numériques. Cependant, si la beauté visuelle impressionne, elle se marie parfois à une mise en scène trop démonstrative, qui insiste lourdement sur l’émotion et tend à déséquilibrer l’ensemble.
La musique de Hans Zimmer mérite également d’être évoquée. Son travail monumental sur l’orgue donne une dimension presque mystique au voyage spatial, conférant à certaines séquences une ampleur spirituelle saisissante. Les notes résonnent comme un écho de l’infini et amplifient le sentiment de grandeur. Mais cette intensité musicale, omniprésente et massive, a aussi pour défaut de prendre le pas sur les images et de forcer encore davantage le pathos. Au lieu de souligner les émotions, elle les accentue parfois de manière excessive, ce qui peut fatiguer ou détourner de l’authenticité de certaines scènes. Néanmoins, cette majestueuse bande-originale reste un des éléments les plus marquants et mémorables du film.
L’aspect philosophique d’Interstellar est souvent mis en avant parce qu’il donne au film une dimension plus grande que la simple aventure spatiale. Nolan aborde des thèmes qui parlent à tout le monde : la place de l’humanité face à l’immensité du cosmos, le rapport au temps qui nous échappe, ou encore l’idée que l’amour puisse avoir une portée presque universelle. Ces interrogations rappellent parfois certaines réflexions existentialistes, où l’homme cherche à donner du sens à son existence malgré l’inconnu et la finitude. Cela nourrit l’aura grandiose du film et donne l’impression de toucher à quelque chose de profondément humain. Mais en réalité, ces pistes restent assez superficielles : elles sont évoquées de manière plus émotionnelle que réellement approfondie. On peut donc dire que l’aspect philosophique a le mérite d’exister et d’enrichir l’expérience, mais il n’est pas assez développé pour constituer un vrai intérêt en soi.
Enfin, il faut mentionner la réception du film et son statut presque culte. Interstellar a marqué une génération, non seulement par son ambition mais aussi par sa capacité à créer un imaginaire collectif autour de la conquête spatiale. Pour beaucoup, il représente un sommet du cinéma de science-fiction contemporain, au point d’être considéré comme un chef-d’œuvre absolu. Mais cette réception enthousiaste a aussi nourri son revers : face à cette aura, certains critiques plus pragmatiques y voient un film pompeux, trop sûr de son importance et largement surcoté. Ce manichéisme dans les avis illustre bien la complexité de juger cette œuvre. Car si elle impressionne par sa beauté visuelle et sa démesure, elle souffre aussi d’excès de pathos, d’un scénario convenu et d’une philosophie effleurée.
En conclusion, Interstellar est une œuvre ambitieuse, parfois grandiose, qui allie science, émotions et images spectaculaires dans un mélange unique. Mais cette ambition se retourne parfois contre elle-même, en surjouant ses effets et en s’enfermant dans une simplicité narrative masquée par un vernis de profondeur. C’est un film marquant, qu’on ne peut ignorer, mais qui divise par ses excès. Ni chef-d’œuvre, ni échec, il reste un film solide et fascinant à sa manière : une œuvre à la fois impressionnante et inégale.