[Critique à lire après avoir vu le film]
Irréprochable est la Nième déclinaison d’une trame classique : un personnage mystérieux se révèle inquiétant, créant le suspense. Puisque le mot thriller est devenu indispensable pour qu’un film se vende, celui-ci ne fait pas exception sur la jaquette du DVD. Le film de Sébastien Marnier hésite entre le thriller donc, et le portrait psychologique d’une femme à la dérive, façon Cassavetes. Il ne réussit pleinement ni l’un ni l’autre.
D’abord parce qu’il souffre d’un gros problème de crédibilité, à mes yeux du moins. Je n’ai jamais pu croire à cette femme qui dort dans un grand appartement parisien à vendre. Ni à cet inconnu avec qui on échange un regard dans le train et qu’on met dans son lit le soir même (comment ose-t-on encore aujourd’hui montrer ce truc-là, qui n’arrive qu’au cinéma, mais qui arrive beaucoup trop au cinéma ?). Ni que Philippe, un amoureux plaqué et laissé sans nouvelles pendant six ans refuse de répondre au téléphone (logique jusque là) MAIS accepte l'instant d'après de dîner avec la malotrue. Ni que celle-ci puisse s’introduire à répétition chez Audrey la rivale, même la nuit. Ni que Philippe, de nouveau amoureux de Constance, se tape pourtant Audrey (avez-vous remarqué qu’au cinéma, dès que deux personnes travaillent dans le même bureau elles ont envie de coucher ensemble ?). Ni que Constance visite régulièrement la mère de Gilles son amant au lieu de la sienne propre (pourquoi ? si ce n’est pour créer un effet de surprise ?). Ni aux dessins de bites insérés dans un album de vignettes de foot. Etc. Tout m’a semblé assez téléphoné.
Ensuite, parce que je n’ai pas beaucoup frissonné. Le côté inquiétant de Constance est certes rendu, mais dans le genre, Harry, un ami qui vous veut du bien par exemple est bien plus réussi – sans parler de son modèle Hitchcockien, L’Ombre d’un doute. On voit Constance tenter de convaincre Audrey de rejoindre son amoureux en Russie parce qu’un premier amour c’est si important, puis couper le courant pour que son réveil ne sonne pas, puis mettre du sucre dans son scooter, puis tenter de la convaincre de quitter cette agence au motif que son directeur serait forcément un harceleur en puissance, puis s’essayer à la blesser en faisant du sport, enfin être à deux doigts de la pousser d’un pont (et même cette scène n’est pas très inquiétante). Tout cela ronronne un peu, manque de nerf.
Mon intérêt s’est toutefois trouvé relancé chez l’avocate, lorsqu’on prend conscience que cette quadra est une mytho absolue. Ce retournement de sens fait mieux accepter la collection de clichés que le film accumulait consciencieusement :
- la nympho qui aime être prise violemment, évoque sa « chatte » au téléphone, et dont le désir premier est de faire une gâterie à son nouvel amant (je ne suis pas surpris que le film soit signé par un homme tant cette vision de la sexualité est très « andro-centrée ») ;
- l’amant cynique, qui largue rapidement sa partenaire, incarné de surcroît par Benjamin Biolay, ce qui ne va pas à l’encontre du cliché… ;
- toutes les scènes où elle et Benjamin Biolay tirent sur des cigarettes (je me demande parfois si certains acteurs sauraient occuper l’écran sans s’adonner à ce truc qui est quand même très puéril et régressif quand on a débarrassé son regard de toute la mythologie que le cinéma et la pub ont réussi à imposer) ;
- l’ancienne copine de lycée sympa, trop contente de retrouver l’exilée parisienne, qui s’est mise avec un ancien petit copain de celle-ci, et qui soûle… ;
- la grabataire à l’hôpital à qui on parle et qui ne répond pas, mais auprès de qui on reste quand même pendant des heures.
La folie que suggère la scène chez l’avocate justifie un peu mieux certaines scènes. Un peu mieux seulement : le portrait de cette femme n'est pas assez fouillé pour que son cas soit fécond.
Formellement, le film ne se montre guère inventif. Je sauverai quelques plans (l’ouverture du film sur la chevelure de Marina Foïs, les sièges rouges au match de volley), quelques bonnes idées (cette chevelure et cette coiffure de Constance, le visage viril de la vraie mère contemplée par Constance à l’EHPAD, l’obstination de Constance à expulser sa folie par les activités physiques), la scène finale, assez jolie (tout est suggéré par l’attitude de Constance, qui reprend possession de son bureau).
La qualité de l’interprétation est également à souligner, particulièrement Marina Foïs, le téton turgescent et le muscle vigoureux, que la caméra ne lâche pas d’une semelle. Jérémy Elkaïm est sobre et expressif. Quant à Biolay, il fait du Biolay (il a raison, ça marche : il est partout).
Rien de honteux, mais cet Irréprochable ne l'est justement pas : il accumule trop de faiblesses pour "rester dans les annales" et me donner envie de suivre les autres productions de ce Sébastien Marnier.