Attention : spoilers légers
Commençons par la fin et cette étrange autocitation qui diffuse de réels extraits d'œuvres dans lesquelles a joué Clooney en guise de lettre d’amour au cinéma. Habituellement, lorsque des cinéastes nous livrent le regard émerveillé de leur personnage sur les salles obscures, façon Cinema Paradiso, Babylon ou The Fabelmans, c’est dans un hommage à leurs pairs qui les ont précédé, ceux qu’ils admirent et à qui ils tirent leur révérence. Le fait que Jay/George se regarde ainsi dans le miroir avant de briser le quatrième mur pour signifier que tout cela valait la peine sert évidemment à renforcer le narcissisme du personnage, mais il apporte aussi une dissonance méta qui me trouble un peu. Baumbach se moque-t-il? L'excuse-t-il? Les deux à la fois?
Tout le métrage donne dans le numéro de funambulisme, jouant sans cesse sur la corde entre raillerie de ce système factice Hollywoodien déjà décrié maintes et maintes fois par le médium, et réel compassion pour ces “coquilles vides” qui errent de décors en fonds verts sans vraiment se substantifier elles-même. Ces personnages hors-sols, héros fantasmés d’un commun des mortels qui brouille fiction et réalité, sont après tout humains également, avec ce que cela comprend de recherche de sens, d’étude de l’autre et de besoins d’aimer.
Ce qui n’empêche pas par ailleurs au personnage de Jay d’être passablement insupportable dans son ambition dévorante qui déborde allégrement sur la mégalomanie. Ce n’est pas la séquence introductive, ce plan séquence où tout le monde s’affaire dans la pénombre d’un studio, silhouettes indistinctes et brouhaha indiscernable, avant que la lumière ne se fasse sur notre protagoniste, seul dans le cadre (jusqu’à retarder l’entrée du chien), qui nous fera dire le contraire. Jay n’est pas une ordure, loin de là, mais son parcours et son absence de discernement en font une figure difficilement louable. C’est bien là ce qui fait son intérêt. Baumbach nous demande de passer outre les apparences, comme le fait l’acteur face au cycliste dans une moment d’épiphanie.
Il faut tout de même mettre un gros bémol à tout cela. Car outre le verbiage propre au cinéaste, les représentations des européens font tout de même grincer des dents : entre les accents forcés dans les retranchements du stéréotype, les associations culturelles clichés (néerlandais à vélo et autres français moustachus, tous dans un train du vingtième siècle) et les paysages de carte postale, il y a de quoi s’aplanir les molaires. Suffisamment pour que cela, allié à un humour parfois vieillot, vienne porter une petite ombre à un tableau autrement réjouissant.
L’idée développée par Jay Kelly n’est pas follement originale, mais sa tonalité douce amère, gentiment moqueuse, amène un plus que vient appuyer certaines réussites du texte. “I know how the movie ends. It’s about love.” nous donne-t-on comme clé en début de métrage. Il suffirait donc d’équilibrer amour du septième art, amour d’autrui et amour de soi-même.