Maude travaille pour une loterie : elle filme, monte et "met en valeur" des gagnants. Autrement dit, elle fabrique du bonheur prêt-à-diffuser. Et sa patronne lui fait comprendre qu'elle ne serait pas assez dynamique, pas assez enjouée, pas "dedans". On ne lui demande pas seulement de livrer un contenu, on lui demande d'avoir l'air contente en le livrant.
Jour de merde, c'est des petites scènes où tout le monde joue son petit rôle social jusqu'à l'absurde. Le boulot qui déborde sur le week-end, la supérieure qui "encourage" avec condescendance, l'ex qui appelle trop, qui exige tout, maintenant et qui trouve encore le moyen de te faire sentir coupable, le fils ado collé à son écran qui répond par onomatopées. Rien d'extraordinaire, justement. C'est pour ça que c'est drôle : parce que c'est reconnaissable et que le film laisse la gêne arriver naturellement sans exagérer la mise en scène.
La mission du jour enfonce le clou : aller au milieu de nulle part pour filmer un gagnant qui vit isolé dans les bois et traîne à venir chercher son argent. Sur le papier, c'est juste une corvée de plus. Dans les faits, c'est plus fastidieux qu'il n'y paraît : la route, le froid, le temps perdu, les appels de l'ex, les impératifs qui se contredisent. Et face à elle, un type apathique, fermé, impossible à "diriger", impossible à faire entrer dans le format. Même la chose la plus simple (obtenir une séquence exploitable) devient une série de tentatives ridicules.
Et Kevin T. Landry refuse les effets attendus : pas de montage nerveux, pas de mise en scène exagérée. À la place, une caméra qui reste posée, qui laisse les moments s'étirer dans la gêne. Cette patience crée une tension d'un autre ordre : on sent que quelque chose va craquer mais on ne sait pas quand. Maude encaisse, ravale, recommence. Elle doit constamment recalibrer. Le film se nourrit de ce rythme d'images là (logique pour un réalisateur-monteur) et installe une pression qui reste longtemps tout juste sous le seuil de tolérance, comme un nerf à vif.
Là où ça devient plus sombre, c'est quand on comprend que Maude ne subit pas seulement par résignation. Elle tient parce qu'elle n'a pas le choix, coincée dans son existence, qui lui échappe complètement. Mais quelque chose finit par céder. Cette rebellion, presque malgré elle, c'est celle d'une femme qui n'a plus rien à perdre.
J'ai trouvé ça franchement drôle, très humour noir, sans effet de punchlines : il regarde des gens épuisants faire des choses épuisantes et il laisse l'absurde sortir tout seul. Mais sous le rire, il y a ce doigt d'honneur discret à l'existence elle-même, à tout ce qui nous demande de sourire en encaissant les coups.