''Jules César'' – 1953 de Joseph Mankiewicz avec James Mason, John Gielgud et Marlon Brando est du théâtre filmé. Pourquoi Mankiewicz filme-t-il la pièce de Shakespeare ?
Une réponse est proposée par Gilles Deleuze : en filmant ''Jules César'' de Shakespeare, une pièce de tréteaux et de faux semblants, Mankiewicz met en image la nature bifurquante du temps : le temps n'est pas une flèche linéaire, mais le temps bifurque constamment, il zigzague ; le temps est à l'image des éclairs qui zèbrent la nuit d'orage avant l'assassinat de Jules César, il est à l'image de ces branches ramifiées nues et noires qui se découpent dans le jardin de Brutus.
S'opposent alors deux attitudes des protagonistes principaux : Brutus/Mason, la droiture, Marc-Antoine/Brando la louvoyance, et parce que Marc-Antoine sait épouser les bifurcations du temps par sa louvoyance, il vainc Brutus que sa rectitude condamne : Brutus trop intègre ne sait pas épouser les bifurcations de temps et des circonstances, il suit un idéal qui le conduit droit à l'échec. Tout se joue dans les diatribes successives de Brutus puis Marc-Antoine devant le peuple. Marc-Antoine a fait allégeance aux conspirateurs devant le cadavre de César, puis, une fois que Brutus a tourné le dos, il tient un discours zigzaguant devant le peuple, succession d'affirmations et de contre-affirmations, de oui-mais-non, qui finissent par retourner l'opinion contre son rival. L'interprétation de Brando est magistrale, sinuant de la séduction à la violence, de la promesse à la menace.
Mais alors pourquoi mettre en image ce que la pièce dit déjà ?
Pour la stylisation, et pour le gros-plan. C'est par les gros plans cinématographiques que des acteurs impeccables apportent une intensité supplémentaire à la mise en scène théâtrale. Mankiewicz pousse les curseurs. Le sourire de Brando au premier plan, tandis que derrière lui, en arrière plan le peuple se soulève est un de ces moments d'incandescence.
A cet égard, et pour se permettre une critique, les scènes de bataille sont maladroites et inutiles – sauf pour montrer que les conjurés ont retourné leur toge et ont su, eux, épouser les bifurcations de temps.
Nota : la nature bifurquante du temps avait une représentation dans l'antiquité, c'est Kairos, un dieu ailé pourvu d'une longue mèche sur le front, mèche par laquelle il faut le saisir au passage pour le retenir en sa faveur. Ni retard, ni hésitation, une opportunité perdue ne se retrouve jamais.