Junk World
6.7
Junk World

Long-métrage d'animation de Takahide Hori (2025)

Il y a douze ans, un nerd japonais passionné d'animation du nom de Takahide Hori sortait Junk Head 1, court-métrage en stop motion représentant des années de travail à animer, seul, image par image, de petits bonshommes pour 30 minutes de bobine, soit environ 40.000 séquences découpées, si les maths sont bons, en fait, je n'en sais trop rien. Toujours est-il qu'il revint à la charge quelques années après avec Junk Head tout court, adaptation en long-métrage qui connut son petit succès et peut être considéré non seulement comme l'un des meilleurs films en stop motion, mais également comme l'un des grands films de science-fiction japonais contemporains. Explorant une esthétique mutante au croisement de Mad Max et de Star Wars, baignant dans des teintes brunâtres évoquant les travaux occidentaux d'Adam Elliot, convoquant jusqu'aux réminiscences de la bande dessinée franco-belge dans le design de ses monstres et créatures (Léo, des Mondes d'Aldébaran, n'était pas loin), Junk Head était nourri de références internationales tout en demeurant nippon en son cœur, jamais à court de ces embardées comiques caractéristiques, qui se passent désormais de toute description tant on sait, à l'avance, de quoi il retourne.


Parmi les nombreux tours de force de Junk Head figurait ainsi celui de faire cohabiter des influences totalement opposées, provenant elles-mêmes de formats et d'écoles divers, entre ses designs de robots à la Isaac Asimov (ou à la Alex Proyas, pour rester dans le domaine de l'adaptation) ; ses monstres à la fois glauques et rigolos qu'on aurait pu indifféremment voir dans un épisode des Zinzins de l'espace ou un film de Guillermo del Toro ; et son histoire, largement empreinte d'un folklore chrétien occidental et encore plus clairement en souscrivant à la thèse (valide, à mon sens) d'une réécriture de la Bible en version craquée du slip, en un étrange écho animé du roman graphique "Le grand pouvoir du Chninkel" de Rosinski et Van Hamme, mais avec un vernis d'humour gogole... gogole, mais pas gênant : Junk Head évitait de faire soupirer son public, malgré ses nombreux accès de vulgarité, en jouant la carte du mutisme. Uniquement habité dans sa partie sonore par des borborygmes, bruitages cartoon et musiques cheap, le film s'interdisait toute parole, ce qui permettait non seulement de renforcer l'argument (d'autant plus puissant et symbolique), mais aussi d'accorder le bénéfice du doute à son filou de créateur quant à ses capacités d'écriture de dialogues. Or, ce sont celles-ci que Junk World vient mettre à nu, et malheureusement, elles ne sont pas terribles. Même s'il est habité des mêmes qualités esthétiques que son prédécesseur, cette suite commet pour principale erreur de faire parler ses personnages, et pas qu'un peu, pour s'éloigner de ce qui rendait l'original si unique.


Tout bêtement, Junk Head était universel ; Junk World est japonais. En ajoutant la langue, le film resserre son horizon, amoindrit la force de son histoire, et rend chaque scène moins intéressante. L'émerveillement visuel s'efface derrière la surreprésentation d'échanges verbaux, affligés de ces terribles maux contemporains que sont la paraphrase et l'explication. C'est d'autant plus rageant que même en plein visionnage, sans avoir besoin de prendre de recul, on comprend instinctivement que la surcouche de dialogues est inutile : un chemin est montré, l'un des personnages dit "On peut prendre ce chemin !", une horrible bête est montrée, l'un des personnages dit "C'est une horrible bête !", et ainsi de suite. On sent l'évident désir du réalisateur de toucher un public plus large en recourant à ces techniques sans intérêt, principalement portées par les plates-formes de streaming pour des raisons que la raison elle-même ignore. Un désir rendu encore plus manifeste par le scénario, qui, sans être raté, fait tellement du gringue aux concepts les plus populaires, pour ne pas dire les plus éculés (les multivers, mais aussi les paradoxes temporels, totalement surreprésentés au Japon depuis quelques années) qu'on a tendance à un peu lâcher prise pour se concentrer sur l'expérience visuelle.


A ce niveau, Junk World ne déçoit pas et trouve sa rédemption : en conservant le style à la fois artisanal et minutieux de son prédécesseur, le film émerveille jusque dans ses petits défauts de fabrication, ses poses figées une seconde de trop, ses animations de transition un peu mécaniques. Si Takahide Hori s'est monté une vraie équipe pour mener à bien un chantier encore plus titanesque que Junk Head, il a su reprendre à l'identique le charme singulier, vénéneux, bricolé de ses premières œuvres, pour un résultat toujours aussi hypnotique pour les yeux. Les créatures, particulièrement, sont toujours de pures réussites, à la fois mignonnes, drôles, repoussantes et subtilement dérangeantes grâce à des détails visuels, à des modélisations parfois grossières mais toujours porteuses d'un vrai sens esthétique. Même le scénario n'abandonne pas complètement son aîné, en tentant de tisser un tout sans pour autant rejeter son autonomie ; et il y a définitivement de bonnes idées dans les virages en épingle que prend le récit, la présentation de certaines scènes depuis plusieurs points de vue, tout cela permettant de donner corps au concept pourtant piégeux de voyage temporel, ici assez correctement exploité malgré un goût de déjà-vu.


Mais ce qui vraiment torpille Junk World, c'est son blabla. Ses dialogues superflus, trop nombreux, rompent avec le charme muet de Junk Head. Leur tendance à surligner les intentions plutôt que de jouer un vrai rôle d'ambiance ou de narration, pénalise cruellement le film, y compris et peut-être même surtout dans ses tentatives d'humour, qui embrassent beaucoup plus que Junk Head une forme de vulgarité un peu trop prévisible, naturellement portée sur le cul pour le dire clairement, mais avec un trait beaucoup trop gros pour qu'il supporte, en prime, un accompagnement verbal. Alors oui, c'est marrant, il y a deux types qui mangent une bite, des méchants sado-maso et des gémissements érotiques ; mais comparées à celles de de Junk Head, qui pouvaient pourtant aussi être assez salées, ces séquences rigolol fonctionnent trop dans leurs propres espaces hermétiquement restreints, se voient trop arriver, et manquent de cette fluidité qui faisait l'un des charmes du film précédent. Le plus navrant, c'est donc de se dire qu'il n'aurait suffi que de quelques choix un peu plus courageux, que d'une fidélité à peine accrue au matériau original, pour que Junk World brille de mille feux : les bases sont solides, la technique est là, et ce charme foutraque et biscornu est, globalement, de nouveau au rendez-vous. Mais vraiment, à quoi bon s'enquiller des années de travail en solo, pour un projet indépendant, si c'est pour décider de flirter au dernier moment avec les algorithmes de plates-formes les plus ennuyeux ? Ah, pour l'argent ? Bon.

boulingrin87
6
Écrit par

Créée

le 2 avr. 2026

Critique lue 128 fois

Seb C.

Écrit par

Critique lue 128 fois

4

D'autres avis sur Junk World

Junk World

Junk World

4

Youdidi

374 critiques

Burn Wars : La quéquette fantôme

La 14e édition du Paris International Fantastic Film Festival (PIFFF) nous a réservé de très belles surprises, que ce soit en rétrospective avec Vampire Hunter D Bloodlust ou Save the green planet,...

le 30 déc. 2025

Junk World

Junk World

3

Sergent-Banane

14 critiques

Brainrot

L'équipe on va pas se le cacher c'est du pur brainrot digne des plus belles sessions sur insta à 2h du sbah.Je compte environ 30 fondue au noir qui évidemment ne servent à rien, je me demande encore...

hier

Junk World

Junk World

5

PadawanLéo

40 critiques

C'est mieux quand ça moufte pas, finalement

Ma déception est à la hauteur de mon admiration pour les artisans qui ont conçu le film.A sa sortie, j'avais adoré Junk Head. L'ambiance qui se dégageait de ce premier long métrage n'avait que peu...

il y a 3 jours

Du même critique

Au poste !

Au poste !

6

boulingrin87

361 critiques

Comique d'exaspération

Le 8 décembre 2011, Monsieur Fraize se faisait virer de l'émission "On ne demande qu'à en rire" à laquelle il participait pour la dixième fois. Un événement de sinistre mémoire, lors duquel Ruquier,...

le 5 juil. 2018

The Lost City of Z

The Lost City of Z

3

boulingrin87

361 critiques

L'enfer verdâtre

La jungle, c’est cool. James Gray, c’est cool. Les deux ensemble, ça ne peut être que génial. Voilà ce qui m’a fait entrer dans la salle, tout assuré que j’étais de me prendre la claque réglementaire...

le 17 mars 2017

The Witcher 3: Wild Hunt

The Witcher 3: Wild Hunt

5

boulingrin87

361 critiques

Aucune raison

J'ai toujours eu un énorme problème avec la saga The Witcher, une relation d'amour/haine qui ne s'est jamais démentie. D'un côté, en tant que joueur PC, je reste un fervent défenseur de CD Projekt...

le 14 sept. 2015