Junk World
6.7
Junk World

Long-métrage d'animation de Takahide Hori (2025)

Burn Wars : La quéquette fantôme

La 14e édition du Paris International Fantastic Film Festival (PIFFF) nous a réservé de très belles surprises, que ce soit en rétrospective avec Vampire Hunter D Bloodlust ou Save the green planet, ou même en hors compétition avec le clivant Fuck my son ! ou encore sa clôture qui a offert la possibilité de (re)découvrir Scarlet l'éternité et ses scènes vertigineuses sublimés par l'équipement du Max Linder (même si le film pose débat, je remercie sincèrement la sélection d'avoir permis cette projection dont les séquences avec le dragon ont mis les basses à rude épreuve) Pourtant, pour ce qui s'agit de la compétition, cela a été beaucoup plus serré. Là où l'édition précédente pouvait accumuler les films avec des moyennes spectateurs au dessus de 4/5, cette année, faute de ne proposer que des propositions pertinentes et originales (comme les sympathiques Redux Redux et Appoffeniac, et la surprise Mãrama) les films se battaient dans un mouchoir de poche. La surprise a alors été de taille lorsque les favoris de la compétition The Holy Boy et Orpheo se sont incliné face à Junk World, premier long métrage d'animation à être lauréat de l’œil d'or. Personnellement j'avais mes réticences face à Junk World car proposition atypique en stop motion venant d'Asie, dont le premier volet pouvait me repousser tant son mélange de ton et de référence semble étrangement articulé. Pourtant j'ai voulu donner sa chance à l'univers car Junk World étant sensé être un prequel au premier film, et parce qu'il est toujours bon de sortir de sa zone de confort à l'image des séance à l’Étrange Festival qui peut être le lieu d'excellente surprises comme Soy Frankelda ou Lessbian Space Princess.


On est plongé dans un univers foisonnant dont il va plus être question d'admirer que conscientiser. Ce n'est pas pour rien si la personne en charge de la programmation long métrage, qui a présenté la séance, nous a fortement conseillé de rester jusqu'à la fin du générique car celui, à travers des vidéos backstage et making of, nous montre la beauté principale du long métrage. On y voit la joie communicative et contagieuse qui a fait vivre un studio d'animation stopmotion durant toute la durée de la réalisation du film, ainsi que quelques secrets de fabrications de certains effets qui donnent à réfléchir sur la démarche qui a animé l'équipe en charge du projet. Certains effets, comme les explosions, les cascades de marionnettes ou même certaines animations de personnages, ont été réalisées en temps réel. Alors que l'animation stopmotion est généralement un art de l'image par image sur le temps long, ici il est question de se rapprocher le plus possible du temps réel, comme s'il était question de se rapprocher au plus près d'un plaisir spontanée. A l'image des animateurs qui ont prit plaisir à faire exploser des pétards pour simuler une scène de combat, le spectateur prends plaisir à vivre cette même joie dans l'imaginaire du réalisateur qui se déploie à la même vitesse. Le souci n'étant plus tant la réalisation que ce que l'on peut raconter à travers elle.


Comme dit précédemment, le film est un plaisir presque régressif, où une petite équipe s'amuse avec des marionnettes qu'on prend plaisir à voir voler dans tous les sens, et où le spectateur est avant tout invité à prendre le même plaisir. Sauf qu'à côté le scénario, malgré quelques bonnes idées, n'invite absolument pas à cela. On essaye de nous assommer à coup de scènes explicatives extrêmement dense pour tenter de nous faire lâcher prise, mais vu qu'on ne prend pas le temps de nous instaurer un cadre auquel se fier, on est très vite tenté de vouloir discerner un semblant de cohérence dans ce qui ressemble à un bordel généralisé ayant tendance à l'autodérision (on y reviendra plus tard). On nous instaure une première partie assez longue et cryptique où l'on suit des personnages devant fuir un vaisseau après une attaque, on ne saura ni le pourquoi du comment, juste qu'il y a des gentils soldats bien habillés, des méchants à tendance exhibe, et une résolution qui vient donner une finalité à une première lecture du récit. Passé cette première partie, l'entièreté du film sera de redécouvrir inlassablement la même scène avec différents points de vue, différentes interprétations qui nous invite à redécouvrir l'univers continuellement. Même si cela invite à revoir les mêmes scènes et les mêmes décors (pouvant tomber ainsi dans une forme de redondance où l'on met un frein à la découverte et à la création à proprement parlé), cela reste pertinent dans la logique où le film nous force à revoir l'univers encore et encore pour que l'on porte attention aux micro-détails qui font la beauté du film et qui pourront impacter la suite. Le problème étant que l'effet de boucle spatio-temporelle qui ne marche jamais vraiment. La scène se rejoue avec des incohérences et des modifications qui rendent l'effet de boucle mauvaise car on n'a plus tant l'impression de redécouvrir ce que l'on a déjà vu, ni même l'impression de découvrir quelque chose de nouveau. Les explications perdent en valeur car s'inscrivant dans un point de vu qui peut être faux, et on a surtout un effet de redondance qui alourdi le visionnage au fur et à mesure que le film accumule les chapitres qui, mis à part un chapitre faisant une relecture plutôt rigolote de la création de la vie à la Unicorn Wars, paraissent presque tous plus inutile les uns que les autres. Outre la performance formelle, tout cela nous fait questionner sur l'utilité du projet... qui finit par se révéler très douteux lorsqu'on a le malheur de trop l'étudier en détail.


Qui dit film régressif, dit récit régressif où il n'est pas tant question de se prendre la tête avec ce qui bloque le plaisir immédiat, et où on peut avoir tendance à ne pas assez réfléchir sur ce que l'on met en scène. On aime quelque chose, on veut le voir à l'image, on le met à l'image, point. Le souci étant que nombreux sont les moments qui mettent profondément mal à l'aise, alors que ces derniers sont montrés comme des moments de légèreté et d'humour. Celui du film est très ancré dans la culture asiatique du culte de la bizarrerie, souvent lié à la sexualité et l'intimité désacralisée, qui a été à l'origine de nombreux shitpost et meme qui ont fait la gloire d'émission comme What The Cut d'Antoine Daniel avec son épisode spécial Japon et Japon n°2. Faute d'être pleinement réceptif à l'humour du film, même si je peux y reconnaitre un charme culturel, c'est surtout le regard que porte le film sur son humour qui m'a mit extrêmement mal à l'aise. Nombreuses sont les scènes grotesques centré autour d'un personnage en latex que l'on va filmer en contre-plongée pour montrer au spectateur des choses que l'on ne montre pas traditionnellement. Pourtant, ces scènes ne sont jamais assumées comme étant humoristiques ou même dans un contexte saint de divertissement qui permet de donner un cadre à ce que l'on présente à l'image. La quasi totalité des touches humoristiques se concentrent autour du sexe et de l'anus des personnages, mais à aucun moment on adopte un ton adulte face aux images, comme si rien n'était assumé mais qu'il était nécessaire de rire car la scène le veut. On a presque comme un regard méprisant et hautain face à ce que le film présente comme humoristique, à l'image de l'armée de rebelle avec des tenues en cuir moulant, qui font des poses bizarres car c'est drôle, mais jamais assumé comme étant un trait d'humour. On finit par rire du rire plus qu'on ne rit avec, rentrant dans une logique assez nauséabonde et malsaine du divertissement, où le spectateur se moque plus qu'il accompagne la création. Cela place le film comme une posture faussement supérieur où celui-ci se permet de mettre en scène des moments dégradants et vraiment douteux qui ne seront jamais remis en question car présenté sous le prisme de l'humour, comme cette scène où une militaire se fait empoisonnée par une plante à forme phallique, obligeant un soldat à sucer le poison dans un moment terriblement insistant. Ce malaise atteint un point culminant lors d'une scène intime où deux personnages (dont un beaucoup trop jeune) viennent à prendre plaisir à tripoter un pénis écartelé, filmé en gros plan face caméra, et où l'un d'eux vient à lentement arracher les testicules avec les doigts pour les mastiquer avec les dents, le tout dans une ambiance homo-érotique très douteuse lorsque l'on sait que l'un des personnages est potentiellement mineur.


Plus qu'être une bête démonstration de style, Junk World relève surtout du plaisir régressif maladroit qui, faute d'être malhonnête, devient très pénible à suivre et à apprécier lorsqu'on a le malheur de l'analyser autrement que par le prisme esthétique. Les tableaux se ressemblent et s'enchainent inlassablement à un point où chaque personnage inhabituel devient une source de crainte quant à l'arrivée d'un énième point de vu d'une situation qui s’essouffle au bout de la troisième lecture. L'humour immature et beauf ne fait qu'appuyer un malaise palpable qui aurait pu être évité avec une attention portée sur l'écriture et la narration, chose que seul la réalisation a hérité. Sans doute qu'il aurait fallu découvrir Junk Head avant son prequel, mais des proches ayant vu les deux films m'ont confirmés qu'eux aussi ont eu beaucoup plus de mal avec ce second film par rapport au premier, peu être parce que le problème ne vient pas tant du spectateur que du film en lui-même.


8,5/20


N’hésitez pas à partager votre avis et le défendre, qu'il soit objectif ou non. De mon côté, je le respecterai s'il est en désaccord avec le mien, mais je le respecterai encore plus si vous, de votre côté, vous respectez mon avis.

Youdidi
4
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Les meilleurs films de 2025 et PIFFF 2025

Créée

le 30 déc. 2025

Critique lue 254 fois

Youdidi

Écrit par

Critique lue 254 fois

2

D'autres avis sur Junk World

Junk World

Junk World

6

boulingrin87

367 critiques

Les dîners de l'ambassadeur

Il y a douze ans, un nerd japonais passionné d'animation du nom de Takahide Hori sortait Junk Head 1, court-métrage en stop motion représentant des années de travail à animer, seul, image par image,...

le 2 avr. 2026

Junk World

Junk World

8

krapiky

3 critiques

Je n'ai pas vu Junk Head (le premier film)

Je ne savais pas trop à quoi m'attendre, sachant que j'y suis allée sans savoir qu'il y avait un premier film. Et je suis agréablement surprise. Pas eu besoin de voir le premier pour entrer dans...

le 30 mai 2026

Junk World

Junk World

8

lalacinema

263 critiques

Critique de Junk World par lalacinema

6e film de la compétition de Gérardmer. C’était tellement what the fuck, j’ai adoré ! Un peu long, mais ça part dans des délires fascinants, avec une technique de stop-motion un peu dégueu mais...

le 30 janv. 2026

Du même critique

Le Robot sauvage

Le Robot sauvage

10

Youdidi

381 critiques

Le sommet de Roz

Il est difficile pour un studio d'entamer un nouveau chapitre de son histoire. Chez Disney, après la mort de son créateur, il y a eu tout un bouleversement qui a poussé le studio à se réinventer et à...

le 20 sept. 2024

Le Chat potté 2 - La dernière quête

Le Chat potté 2 - La dernière quête

9

Youdidi

381 critiques

Chat Potté 2: la dernière conquête

Il n'est pas rare que les contes, ainsi que les récits de la littérature orale, commence par "il était une fois...", "Il y a bien longtemps" [...] Le temps de la mémoire nous situe dans une longue...

le 21 déc. 2022

Mon ami robot

Mon ami robot

6

Youdidi

381 critiques

Le film qui rêve trop longtemps

Il n'est pas rare que les films présentés au Festival de Cannes se retrouvent en haut du palmarès du Festival du film d'animation d'Annecy. C'était le cas pour J'ai perdu mon corps qui avait reçu le...

le 4 juil. 2023